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Spiral

De musique avant toute chose

The Dave Brubeck Quartet Time out (Columbia, 1959)

Time, le temps, est un mot qui traverse la carrière de Dave Brubeck d'une manière insistante: d'une part parce qu'il faut bien reconnaître que c'est un mot courant, à travers des titres de chansons, des expressions idiomatiques, voire le nom d'un magazine (Time, dont Brubeck fit la couverture un glorieux mois de novembre 1954). Le mot est bien sûr aussi chargé en signification pour un musicien, et désigne la métrique musicale: binaire ou ternaire, avec quatre noires à la mesure, ou trois, voire cinq, voire six croches, etc... On peut varier, et c'est exactement ce que Dave Brubeck, Paul Desmond, Eugene Wright et Joe Morello se proposent de faire avec cet album plus emblématique que tous les autres enregistrements du quartet du pianiste...

Le premier enregistrement en studio de Dave Brubeck et de ses trois copains pour Columbia, déjà, s'appelait Brubeck Time, mais tout en proposant une visite du répertoire du quartet avec les interprétations caractéristiques de standard refaçonnés et de thèmes originaux aux contours inédits, restait sage en matière d'expérimentation. Entre cet album qui inaugurait réellement la collaboration entre le label et l'artiste (qui détestait auparavant travailler en studio, mais qui allait réellement y accomplir des miracles plus de dix années durant), et Time out, le musicien, avec ou sans son groupe, allait graver des oeuvres de plus en plus ambitieuses, réussissant à renouveler le répertoire des films Disney (Dave digs Disney), exécutant en solo neuf compositions impeccables et définitives (Brubeck plays Brubeck), ou encore explorant les rapports du jazz et des folklores Européen et Asiatique (Jazz impressions of Eurasia). Mais Time out, c'est autre chose encore, une nouvelle façon de concevoir le thème de jazz et l'improvisation, mais le génie de ces quatre musiciens a été non seulement d'accomplir l'exploration à 100%, mais aussi de le faire dans le cadre d'un disque qui allait obtenir, grâce à la beauté évidente et l'accessibilité des sept thèmes enregistrés, un succès étonnant.

Et le temps, ce concept obsessionnel qui reviendra de titre en titre (Time Further out, Time in, etc) est au coeur de l'album, dans lequel chaque titre utilise une métrique différente, et parfois plusieurs, tout en y insérant les éléments attendus du jazz: rythme, interaction, improvisation, blues, swing et culot... Le groupe va décrocher le jackpot, Paul Desmond une rente à vie, Nougaro des idées de chansons, et tous les acheteurs de l'album un compagnon pour la vie. Car si Time out veut effectivement dire "temps mort", le disque n'a rien d'une pause dans l'histoire du quartet, bien au contraire; c'est même sans doute leur album le plus célèbre: à juste titre!

Blue rondo a la turk, composé par Dave Brubeck, sous une triple influence: le classique (Rondo), le blues, bien sûr, et sinon le folklore turc et grec, auquel Brubeck emprunte une métrique irrégulière dans son thème, trois mesures de trois fois 2 temps puis une fois 3, suivies d'une mesure de 3 fois 3... Ca paraît compliqué comme ça, mais le thème est tellement connu, que ça sonne évident. Bartok a beaucoup influencé Brubeck, par son utilisation de rythmes irréguliers inspirés du folklore Bulgare, mais une fois le thème passé, c'est à travers une métrique de blues en 4/4 très classique que Paul Desmond (magistral, mais... c'est Paul Desmond), puis Dave Brubeck improvisent. Ce dernier s'amuse beaucoup à renchérir sur la délicatesse de son jeu, lui auquel on a si souvent reproché sa lourdeur supposée, mais il est notable aussi par la façon dont il s'amuse à ralentir par rapport à la rythmique...

Strange meadowlark, de Brubeck, joue sur le contraste entre une intro au piano solo rubato, c'est à dire impliquant une irrégularité dans l'expression, et une séquence de solos (Là encore, le sax alto et le piano) en 4/4.

On ne présente plus Take Five, de Paul Desmond, sur un rythme de 5/4. L'évidence apparente du thème est une mise en place assez précise, jouée avec un son merveilleux par Desmond, et le seul autre soliste (sur cette version du moins) est Joe Morello, dont la batterie profite bien de l'accompagnement monolithique de Brubeck et Wright.

Tous les titres qui suivent sont des compositions de Brubeck: 

Three to get ready alterne le 3/4 et le 4/4, à travers des séquences très courtes, qui alternent aussi entre l'inspiration presque classique de la valse, et le swing. Les deux principaux solistes sont Desmond et Brubeck, mais Wright et Morello se font beaucoup entendre dans des échanges inspirés.

Kathy's waltz, sous ses allures de ballade pépère, alterne  les métriques (3/4 et 4/4). Brubeck en est le premier soliste (4/4), sur le thème suivi d'une improvisation exemplaire de Desmond (3/4). Dans son solo, Brubeck s'amuse à mélanger les deux, en improvisant parfois en 3/4, en décalage volontaire avec la rythmique à quatre temps.

Everybody's jumpin' est un thème important dans la carrière de Brubeck, car le morceau sera utilisé comme thème principal dans l'oeuvre The real ambassadors. Le thème d'ouverture est en 4/4, mais le morceau joue aussi avec des passages en 3/4, et 3/2.

Pick up sticks, en 6/4, repose sur une assise rythmique due au talent de Joe Morello pour donner vie d'une manière tangible et reconnaissable à ces changements inattendus de métriques, comme la rythmique de Take 5. Il faut dire que plutôt qu'un thème, le morceau repose sur une figure rythmique d'une mesure... Brubeck improvise le premier sur l'introduction, en jouant sur les pleins et les déliés comme il savait si bien le faire. Puis Desmond, qui se laisse aller à quelques orientalismes bien dans son style, avant que Brubeck ne revienne et ne s'approprie le théâtre des opérations en accords plaqués, en jouant une fois de plus avec gourmandise sur le décalage entre lui et la rythmique... Puis sur la fin, le morceau se délie pendant que Joe Morello nous offre quelques figures de percussion. 

Une fin parfaite pour un album aussi aventureux. Comme quoi l'avant-garde eut rencontrer le succès. Time out est une merveille inépuisable.

 

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