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Spiral

De musique avant toute chose

Charles Mingus Mingus ah hum (Columbia, 1959)

Charles Mingus, ses groupes et son cirque délirant dans les studios de la Columbia, il est probable que la chose a du faire grand bruit... ce n'était pourtant pas le premier studio mainstream que le célèbre musicien d'avant-garde, défricheur de territoires inattendus, et indécrottable grognon devant l'éternel, investissait: il avait réalisé en 1957 pour RCA un album d'une grande importance, Tijuana Moods, dont il a lui même vanté les mérites d'une façon péremptoire en disant à qui voulait l'entendre que "c'est le meilleur album que j'ai fait". Désolé de m'inscrire en faux, mais honnêtement, pour ma part le choix du meilleur album de Mingus, me conduirait à élire celui-ci sans l'ombre d'une hésitation.

La raison? Disons plutôt les raisons: les conditions d'enregistrement optimales, deux équipes exceptionnelles de musiciens, et une série de neuf compositions, parmi les plus belles que le contrebassiste ait écrites; parmi elles, des hommages appuyés au jazz de toujours et à quelques-uns des "parrains" qu'il s'est choisis; bref, une incroyable conjonction des talents de Mingus et de ses musiciens d'élection, réunis pour résoudre la quadrature du cercle: réaliser un ensemble d'enregistrement de thèmes de Mingus, avec leurs exigences et leur originalité fondamentale, sans pour autant rebuter qui que ce soit, et même, au contraire, en invitant tout le monde, qu'ils soient noirs ou blancs, riches ou pauvres, hip ou square, heureux ou en colère, à participer dans une même communion musicale...

C'est d'ailleurs le sens de Better get it in your soul, le premier thème, qui est un tour de force: Mingus y adapte la dramaturgie d'un rassemblement religieux, soutenu en particulier par le piano trempé dans la glaise du soul jazz de Horace Parlan (qui n'a jamais été aussi pertinent que sur ce disque), le drumming furibard et les injonctions vocales permanentes de Dannie Richmond, et surtout par Booker Ervin, saxophoniste ténor de concours, qui joue ici un sermon d'une autorité fabuleuse... Si on ajoute le trombone de Jimmy Knepper et l'alto de John Handy, voilà toute la troupe présente pour ce rappel à la communion dans la joie.

Goodbye porkpie hat est l'un des thèmes les plus connus de l'album, et de Mingus de surcroît: cet hommage à Lester Young est interprété par deux saxophones ténor (John Handy et Booker Ervin), accompagnés par la rythmique. La façon dont Booker Ervin "interprète" le personnage de Lester Young, qui vient de mourir, est toujours aussi déchirante des décennies plus tard, et la façon dont Mingus, de sa contrebasse, "commente" l'improvisation crée une grande impression: chef d'oeuvre!

Boogie stop shuffle (Que Quincy Jones dénaturera en bossa nova quelques années plus tard) est plus que l'exercice intéressant qu'on y lirait volontiers. C'est notamment une belle illustration du talent de Mingus pour gérer la masse sonore, y compris en présence d'un groupe relativement restreint: Willie Dennis au trombone, et deux ténors (cette fois, Ervin et Shafi Hadi), plus la rythmique, qui s'échappe très vite du carcan du thème pour se lancer dans un exercice proche du bebop. Ervin, fort bien accompagné, fait une fois de plus son travail de première gâchette, suivi de Parlan, qui enquille les blueseries avec gourmandise. Puis Shafi Hadi s'y colle, avec un son très proche de l'alto, et enfin Dannie Richmond avant le retour du thème.

Self portrait in three colors est un bel exercice de composition pour Mingus, sous la forme dune ballade où il montre définitivement sa dette envers Duke Ellington. Il s'amuse à faire jouer les textures (Sax et trombone, bien sûr) les unes contre les autres, avec un grand talent...

Et c'est justement suivi d'un autre hommage au Maître, Open letter to Duke, dans lequel Booker Ervin se lance dans une série de chorus brillants, avant même l'énoncé d'un thème: une possible allusion au rôle important de Paul Gonsalves, ténor émérite, dans le grand retour de Duke Ellington après le festival de Newport en 1956. Ensuite, Shafi Hadi nous donne un bel exemple de sa maîtrise de l'alto, dans un registre post-parkerien prononcé... Puis le thème, sur un rythme vaguement latin, anticipe un ralentissement, puis annonce... la fin du morceau! Mais les saxophones font de la résistance, poussés par Mingus.

Bird calls: fatalement, l'hommage à Charlie Parker comporte dans on titre une allusion au surnom du grand saxophoniste alto. C'est un exercice bop, mené par Ervin au ténor, et Handy à l'alto... la rythmique est un boulevard du bebop... Le final est un exemple formidable de la façon dont Mingus est capable d'utiliser les instruments avec humour.

Autre classique entre les classiques, Fables of Faubus a une histoire compliquée: il nous suffira de rappeler que cette diatribe dirigée à l'insupportable Orval Faubus, gouverneur de l'Arkansas attaché à la discrimination raciale, était ornée de paroles dont les officiels de Columbia refuseront l'enregistrement. En l'état, ce fabuleux instrumental (dont Nougaro a commis il y a une vingtaine d'années un massacre odieux si vous voulez mon avis), est un mélange formidable de styles très marqués dans l'histoire du jazz, et comporte des interventions importantes de Shafi Hadi (ténor cette fois), de Horace Parlan au piano, de Booker Ervin au ténor également, et enfin de Mingus soi-même à la contrebasse: grandiose...

Pussy cat dues est sans doute la version la plus orthodoxe du blues qu'ait jamais enregistrée Mingus... le trombone qui se distingue durant le thème (énoncé par ailleurs au ténor par Ervin en compagnie d'une clarinette jouée par Handy) est Jimmy Knepper, et il est aussi le premier soliste. Il est suivi de Parlan, dans son élément bien sûr, puis Handy et enfin le patron à la contrebasse. Une sorte de post-scriptum est apposé par un solo totalement pertinent de Booker Ervin avant un retour du thème, à nouveau "commenté" par Knepper.

On termine sur Jelly Roll, un retour obligé aux racines du jazz, et un hommage à l'un de ses pionniers les plus excentriques: Ferdinand Joseph La Menthe ou La Mothe, dit Jelly Roll Morton. Mingus, avec une gourmandise partagée par ses musiciens, y explore le jazz des origines et le mélange avec les idiomes modernes, aidé en cela par les improvisations de Parlan, Ervin et Handy à l'alto; alors que Mingus, qui improvise dans des breaks du thème, fat exprès de rester dans un style qui renvoie à la Nouvelle Orléans des débuts du siècle...

Voilà, c'est la fin d'un merveilleux voyage au pays du jazz, par un expert, qui a accompli cette fois une sorte de portrait aussi complet que possible des formes les plus classiques et les plus établies de cette musique Afro-Américaine. L'album laissera à Mingus un goût amer, en raison du montage qui y sera effectué (même si les versions disponibles actuellement respectent la durée initiale et le déroulement de tous les morceaux), et de la concession imposée de ne pas garder le chant de Fables of Faubus. Mais même sous cette forme strictement instrumentale, l'album reste un joyau et un classique du jazz, en forme de bilan salutaire, alors que la révolution free et toutes les nouvelles explorations qui allaient s'effectuer dans les années 60, commencent justement à frapper au carreau...

 

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