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Spiral

De musique avant toute chose

The great artistry of Django Reinhardt (Blue Star, 1953)

Des fois, le génie lasse, semble-t-il: en 1953, Django Reinhardt n'a pas toujours bonne presse: on a voulu l'enrôler de force dans la querelle des anciens et des modernes, lui qui souhaitait continuer à jouer avec des clarinettistes, tout en jammant et en enregistrant avec les be-boppers Hubert Fol, Martial Solal, ou Pierre Michelot! Le choix entre le jazz traditionnel et le jazz moderne, ça faisait longtemps que Django avait tranché: il était tout bêtement au-dessus de tout ça, et puis voilà. Mais on voulait de lui qu'il se cantonne à ses premiers succès, qu'il joue et rejoue Minor Swing avec Grappelli, à la guitare acoustique si possible! Remarquez, aujourd'hui que l'ensemble de son oeuvre nous est disponible, les gens s'évertuent à le placer dans la case "Jazz gitan", un genre qu'il a délaissé dès 1929, pour se concentrer sur une fusion à la Française: le quintette du Hot club de France n'était après tout qu'une tentative réussie d'imiter, non pas les gitans, mais deux Américains, le violoniste Joe Venuti et le guitariste Eddie Lang: ce style qu'ils ont inventé, Django l'a importé, et transformé en ajoutant une solide rythmique à non pas une, mais deux guitares, petite touche gitane... 

Voilà pourquoi Reinhardt, après la libération, avait à coeur de créer à nouveau un style qui aille de l'avant, en s'inspirant du passé; voilà pourquoi je continue à penser que le meilleur de cet artiste hors pair est à glaner du côté de ses enregistrements tardifs avec (horreur! trahison!) la guitare électrique, notamment son quintet avec Hubert Fol, mais aussi et surtout, cet album... Qui est le seul microsillon longue durée (un LP, un album, quoi) qu'il ait enregistré de son vivant, tous les autres étant des compilations et des anthologies.

L'histoire de ces huit titres, qui totalisent 24 merveilleuses minutes, soit une durée tout à fait idéale pour un 25 cm, est assez inattendue: bien qu'il ait tourné aux Etats-Unis, en compagnie de Duke Elington qui plus est, Django n' pas encore vraiment percé auprès du grand public. Et le producteur Norman Granz souhaite lui offrir la chance de sortir un album qui puisse le présenter de l'autre côté de l'Atlantique, et éventuellement intégrer Reinhardt à ses tournées triomphales. La commande effectuée aux disques Blue Star était donc simple: enregistrer le guitariste en quartet, en mettant la guitare en avant, si possible en compagnie de modernistes, mais sans autre soliste que Django Reinhardt. Granz préparait le terrain pour un éventuel enregistrement en compagnie d'Oscar Peterson...

Huit thèmes donc, seulement, mais qui mettent en valeur Django Reinhardt sous toutes ses coutures (du moins sous ses plus beaux atours, il ne faut pas non plus effaroucher le public), à la guitare électrique bien sûr, et accompagné par Maurice Vander, au piano, Pierre Michelot à la contrebasse (qui se charge de l'exposé du thème de Blues for Ike, l'un des huit meilleurs morceaux de l'album) et l'excellent Jean-Louis Viale à la batterie.

Sans surprise: c'est un festival, une merveille, un florilège du génie de l'improvisation. Pas une note à côté, pas un moment faible, pas une faute de goût: un premier thème destiné à faire une belle carrière, Nuages, tout en délicatesse; puis une version musclée de Night and day, et Insensiblement, une belle ballade qui part dans toutes les directions harmoniques imaginables; Blues for Ike, un blues beaucoup plus orthodoxe que ne l'étaient Blues Clair ou Blues en mineur: ici, non seulement on entend Pierre Michelot à l'exposé du thème, mais Django donne aussi de l'espace à Vander, et intègre Viale à l'avant-dernier thème. Quant à Reinhardt, il suffit d'écouter ses petits commentaires sur le premier thème, pour partir au septième ciel...

La deuxième face commence avec Brazil, un thème sud-Américain que Django adorait, et dont il fait des merveilles, en encourageant Viale à commenter ses interventions, à la Kenny Clarke; il joue aussi de l'effet dramatique d'une modulation en tricotant des bulles de bonheur avec tous les doigts qu'il lui reste! September song est sans doute jouée sur un tempo convenu, mais c'est une version impeccable dans laquelle le guitariste s'amuse à truffer le thème de passages en octaves et de doubles cordes. (I'm) Confessin' (That I love you) est un petit classique des années 30, dont Charlie Chistian avait fait des jolies choses chez Benny Goodman. Django aussi l'a enregistrée avec le Hot Club, et se l'est totalement appropriée depuis longtemps: il est très à l'aise.

Pour finir, le guitariste a choisi de conclure sur Manoir de mes rêves, refuge de toutes les délicatesses. Comme la plupart des thèmes, ce n'est pas nouveau, mais ici, au-delà de l'idée de se faire plaisir, il y a aussi une volonté de créer une sorte de vitrine de tout ce qui est Django Reinhardt: la mission que Granz a donnée au musicien, qui s'en acquitte avec une rare verve jusqu'au bout de ce disque.

Enregistré en trois heures le 10 mars 1953, cet album allait donc être suivi d'un EP, gravé le 8 avril en compagnie cette fois du vibraphoniste Sadi Lallemand. Ce serait le dernier enregistrement de Django Reinhardt, qui est mort le 10 mai suivant. Ce serait déjà suffisamment tragique, si en plus il n'y avait la relative indifférence face à ces derniers feux, qui sont pour moi parmi les plus aboutis de la carrière d'exception du guitariste: cet album en témoigne d'une façon exceptionnelle...

 

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