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Spiral

De musique avant toute chose

Dave Brubeck Quartet Gone with the wind (Columbia, 1959)

Dave Brubeck, quand il était encore le jeune leader d'un quartet dont le succès grandissait de façon impressionnante, détestait le studio. Il y sacrifiait parfois, parce que c'était la règle, mais la façon de travailler du label Fantasy, qui comme 99% des petits labels de jazz ne possédait pas ses propres studios lui convenait plutôt: vite fait, bien fait, la musique y était emballée telle qu'elle sortait; quand un groupe avait un solide pedigree live, comme c'était le cas du quartet dès ses débuts, ça se faisait tout seul... En 1954, le pianiste a signé un contrat avec Columbia, dont les cadres s'étaient enthousiasmés pour les nombreux albums du quartet enregistrés en direct dans des clubs et des universités; c'est pourtant surtout dans le travail en studio que le contact entre le musicien, son groupe, son public et ses employeurs allait vraiment exploser, jusqu'à faire du Dave Brubeck Quartet une entreprise plus que florissante... Et ça allait se passer à travers quatre courants différents les uns des autres: des albums concentrés autour de projets d'un jour, spécifiques et exceptionnels: un album de solos, un autre accompagné d'un orchestre conduit par Leonard Bernstein, etc... Des albums "concepts" par exemple autour de la musique des films Disney, des compositions de Cole Porter, etc. La série des albums "Time" (Brubeck TimeTime out, Time further out, Countdown - Time in outer space, Time changes, et enfin Time in) , qui voyaient le groupe expérimenter avec le jazz et ses contours. Et enfin les "jazz impressions": le premier de ces albums consacrés à des carnets de voyages était Jazz impressions of the U.S.A. dans lequel le quartet revisitait à sa sauce le territoire Américain en neuf compositions qui étaient autant de clin d'yeux; puis suivirent Jazz impressions of Eurasia, Jazz impressions of Japan et Jazz impressions of New York... Des albums à la fois ludiques et ambitieux qui sont parmi les plus belles pages de l'histoire du quartet.

Cet album, situé dans l'historique des séances d'enregistrement pour Columbia, aurait pu figurer dans cette dernière liste, par une thématique musicale bien spécifique: en effet, Dave Brubeck, Paul Desmond, Gene Wright et Joe Morello y revisitent les chansons du Sud... Pas celle du folklore, plus les standards établis, soit tirés de shows qui étaient un reflet du Sud, soit écrits par des Sudistes. Le meilleur exemple est bien sûr le morceau d'ouverture, Swanee river, écrit par Stephen Foster, l'un des premiers songwriters notables aux Etats-Unis... 

Swanee River commence d'une manière qui prouve que Brubeck avait adopté le studio et ses aspects pratiques. Et le son formidable concocté par le producteur Teo Macero et ses ingénieurs du son nous permet de profiter à fond de ce qui est une magistrale introduction au piano et à la contrebasse. Car Brubeck va profiter de cet album pour agir avec le quartet comme Ellington le faisait avec son orchestre: tout le monde est là, et tout le monde se fait entendre... Le pianiste, premier soliste, s'appuie sur la versatilité de sa rythmique, mais il cède assez rapidement a place à son principal soliste, Paul Desmond, après une exposition du thème qui nous montre comment le quartet a totalement réinventé la chanson. Paul Desmond, dans son traitement, se tient totalement à l'écart du blues pur, se payant le luxe de partir dans une de ses explorations gourmandes des possibilités harmoniques qu'il savait rendre constamment mélodique. Bref, dès le premier morceau, on SAIT qu'on va se retrouver au pays des merveilles... Brubeck suit, pour un solo étonnamment sobre, lui qui pouvait parfois être assez pesant, suit le chemin tracé par le sax alto. Puis il reprend les interactions avec la rythmique (en 4/4 avec Morello) , avant de retourner au thème...

The lonesome road est un thème de 1927, une chanson déguisée en folk song Afro-Américaine. C'est encore une fois le piano qui débute la fête, tout en douceur... puis la rythmique installe un tapis de swing qui permet à Desmond de prendre une fois de plus son envol. Le quartet ici est à son plus swingant! Morello y double le tempo pour une intervention en longueur de Desmond, mais le retour à la normale se fera par le piano.

On en présente plus Georgia on my mind, écrit par Hoagy Charmicael. Le quartet en fait une belle version, toute en lyrisme contenu, dans laquelle Brubeck brode en douceur autour du thème, et Desmond s'en éloigne... 

La première face se termine sur une petite merveille qui va quand même occasionner une certaine faute de goût; si on est ravi de la présence du thème ultra-célèbre de Stephen Foster, Camptown races, dont le quartet fait une version incisive et concentrée en deux minutes, on peut quand même s'interroger sur l'opportunité, sous prétexte qu'il était impossible de départager les deux prises, d'avoir décidé de placer les deux versions sur l'album! J'aurais accepté Gone with the wind à 38 minutes tout comme je l'accepte à 40! Les deux versions se retrouveront aussi sur les deux faces d'un single!

Avec Short'nin' bread, place à Joe Morello: c'est depuis son piano avec lequel il rappelle le thème de cette chanson de plantation, que Brubeck dirige son batteur, qui s'amuse, sans savoir que quelques mois plus tard il sortira de ses mains l'un des solos de batterie les plus célèbres de tous les temps, sur Take Five. En attendant, celui-ci, qui bénéficie d'une réverbération imposante mais bien dosée, est déjà tout à fait impressionnant.

Basin street blues est un salut aux pionniers du jazz, dont le quartet fait une version qui ne cherche absolument pas à faire semblant d'être des années 20: Miles Davis y puisera sans doute l'idée de revisiter à son tour le morceau de Spencer Williams sur son album mal aimé mais sacrément intéressant Seven steps to heaven... Desmond se taille la part du lion, accompagné par Brubeck qui d'un piano gourmand semble tout faire pour le perdre! Le solo du pianiste est aussi très mélodique, avec un sens du swing assez gouleyant...

Ol' man river est dévolu à la contrebasse de Gene Wright. Il se "contente" d'interpréter un énoncé du thème écrit pour cet incunable par Kern et Hammerstein. Et c'est une fois de plus un solo de contrebasse modèle, un juste milieu avec ce son élastique, discret mais sûr, qui fait sa force.

Gone with the wind, écrit en 1937 par Magidson et WRubel, est ici un clin d'oeil assez tordu... Je m'explique: bien que contemporain de l'énorme succès du roman de Margaret Mitchell, qui précéda le film bien connu, la chanson n'a pas de lien explicite ni avec le roman, ni avec le Sud, si ce n'est qu'il y est question de romance partie en fumée... Un choix qui s'avère donc légèrement ironique, pour finir un album largement dévoué à la trace de la musique noire dans le folklore d'une civilisation passée, entièrement construite sur l'esclavage. C'est un morceau dans lequel le quartet se jette à corps perdu dans l'improvisation et l'interaction, et c'est Desmond qui tire le premier... Il se permet même, et c'est notable pour contrer tous les coupeurs de cheveux en quatre qui souhaitent par tous les moyens séparer le jazz blanc et le jazz noir, de citer St Thomas de Sonny Rollins! Brubeck fait court et efficace et provoque même Desmond en duel baroque avant de mener l'aventure à son terme...

L'album aura une suite, moins précieuse, mais tout à fait adéquate: le quartet avec Desmond n'a fait aucun mauvais album dans son histoire... The Southern Scene sera plus axé sur le folklore cette fois, et Brubeck y variera un peu plus les formats. Mais qu'on ne se trompe pas: même sans une seule composition originale, avec ses chansons un peu surannées, et sa coloration gentiment gospel pour rire, cet album est un authentique classique, l'un des joyaux du Dave Brubeck Quartet. C'est aussi, dans la carrière d'un musicien qui a toujours tout fait pour combattre la propension Américaine au racisme (ne serait-ce qu'en offrant à des musiciens Afro-Américains une place dans son groupe, indifféremment: c'était encore rare à cette époque dans le jazz classique), un jalon essentiel, qui cherche justement à replacer le jazz au coeur de la musique Sudiste, comme pour la nettoyer un peu. Si on excepte une redite embarrassante de deux minutes, que du bonheur...

 

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