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Spiral

De musique avant toute chose

Dave Brubeck Brubeck plays Brubeck (Columbia, 1956)

Au milieu du quartet, le pianiste... Ellington se définissait souvent modestement (ou faussement modeste...) comme "le pianiste de l'orchestre", et c'est vrai qu'il n'avait pas son pareil pour mettre en valeur les génies qu'il engageait, les Bubber Miley, Cootie Williams, Johnny Hodges ou Ben Webster... Pourtant on l'entendait plus souvent qu'à son tour.

Brubeck rayonne encore auprès du public de 1956 de la couverture surprise de l'hebdomadaire Time, parue en novembre 1954. Son quartet a un succès phénoménal auprès du grand public, rendu encore plus important par son passage depuis la mi-1954 sur le grand label Columbia, où il a non seulement été accueilli avec tous les égards dus à un grand musicien populaire, mais en prime il a carte blanche. C'est son cinquième album, et il fait ce qu'il n'a encore jamais fait: il joue seul, et par dessus le marché, lui qui adorait mettre sens dessus dessous des standards de Broadway en compagnie de ses musiciens, il ne joue que des compositions personnelles...

Neuf titres en tout: certains auront un destin en dehors de cet album; In your own sweet way, Two-part contention et The Duke seront tous joués par le quartet, et deux d'entre eux font partie intégrante de la discographie de Miles Davis, l'ami personnel de Brubeck. Les autres seront les reines d'un soir du bal, mais leur exécution comme les idées et propos musicaux qu'ils contiennent en font beaucoup plus que de simples moments de remplissage. C'est que Brubeck, il en faut, a toujours été ambitieux, d'aucuns diront prétentieux. Soucieux d'emboîter les styles, de jazzifier le classique ou d'embaumer le jazz dans une enveloppe classique, étudiant de Darius Milhaud aussi bien qu'auditeur attentionné de Duke Ellington, conscient de la trace d'un Wagner, d'un Debussy ou d'un Stravinsky sur la musique du XXe siècle, tout en étant un admirateur passionné de l'essence même du jazz telle qu'elle pouvait s'exprimer chez un Fats Waller ou un Louis Armstrong, Dave Brubeck tente donc l'aventure du piano solo en cherchant l'épure. Lui qui a si souvent été accusé d'alourdir les morceaux du quartet (par des gens dépourvus d'humour, cela va sans dire, tant le style pianistique de Brubeck, proche d'un Bernard Peiffer, a toujours été profondément iconoclaste et même, j'ose le dire, rigolo) se plait ici à rechercher la démarche la plus directe pour interpréter ses morceaux et en fournir une version au plus près du coeur. Pour The Duke, il va même plus loin encore: il en fournit une version totalement préservée de la moindre improvisation...

Donc l'album surprendra, et pas seulement ceux qui pensent que "Dave Brubeck", le patron de son quartet, est en fait le saxophoniste qu'on entend sur Take Five (le pianiste et son copain Paul Desmond étaient bien conscients de cette bêtise); il surprendra les critiques d'un Brubeck prétentieux et wagnerien, ou encore ceux qui n'aiment pas que le pianiste s'amuse à dissocier le rythme de son piano et celui de son quartet, tout en en préservant l'harmonie comme il aimait tant le faire; il surprendra les admirateurs d'un musicien qui préserve en permanence l'importance des autres exécutants (à commencer par son alter ego Desmond) dans un groupe qui ira jouer sur les scènes du monde entier, tant il s'avère capable de faire entendre à lui seul les nuances d'un morceau... Et il comblera ceux qui ont entendu bien plus qu'un pianiste lourd, rigolard et m'as-tu-vu, ceux qui savent que le bonhomme savait avec bonheur pratiquer la rupture de style sans l'aide de personne, comme un Modern Jazz Quartet concentré dans un seul pianiste!

Sans surprise, les sommets de cet album sont sans doute les morceaux les plus connus, au point où The Duke, hommage direct à qui-vous-savez et pièce centrale du piano selon Brubeck, irrigue certains autres titres de ses harmonies (Walkin' line en est une variation particulièrement prononcée), mais l'ensemble, pas trop long (36 minutes) est composé de petites pièces très abouties, d'une immense clarté et d'une grande légèreté. Et le pianiste passe d'un swing ravageur mais tranquille (Swing Bells) à une série d'allers-et-retours entre partition baroque et improvisation maîtrisée dans l'admirable Two-part contention (qu'il réenregistrera à Newport cette même année avec le quartet). Et puis comme il joue chez lui (cet album a été enregistré dans son salon) il joue personnel, aussi: le septième morceau, réminiscence d'un jazz immémorial, s'intitule When I was young. C'est que Brubeck ici s'adresse à tous les amoureux du jazz, et qu'il a définitivement choisi son camp: pas d'une école ni d'une autre mais partout à la fois. Ces neuf solos nous livrent donc la profession de foi d'un grand musicien. Un musicien qui ne laissera aucune piste inexplorée, le prouvant dans The Duke, un thème qui est basé dans ses huit premières mesures sur des accords sur les douze notes fondamentales de la gamme. La totale, donc.

 

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