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Spiral

De musique avant toute chose

Steven Wilson The Future Bites (Caroline, 2021)

C'est en mars 2020 que l'album devait sortir, annoncé par une campagne de communication d'une ampleur inédite: Le titre de l'album était en réalité un slogan; le concept générique d'une série de spots, affiches... et maintenant chansons. Retraçons si vous le voulez -bien les faits dans le contexte historique: la tournée To the bone, en 2018-2019, a installé Wilson à une position enviable de leader dans un domaine qui n'est pas pourtant forcément très ouvert au grand public, celui d'un rock progressif qui cesse de se regarder le nombril pour s'ouvrir aux foules... Typiquement, ayant eu du succès non seulement avec son album, mais aussi avec ses singles Pariah ou le très étonnant Permanating, Steven Wilson a été traité de tous les noms par des fans de la première heure: il se place en défenseur d'une certaine idée de la pop, qui puisse à la fois faire danser, et rester ambitieuse...

Avec The future bites, il va plus loin encore. Il s'affiche en musicien lassé de la dictature des guitares, et qui les soumet à un projet global dans lequel elles auront un rôle à égalité avec les synthétiseurs, les séquenceurs, les boîtes à rythme, et les basses synthétiques de tout ordre... Le premier titre sorti en single donnait le ton, car Personal shopper est un hymne électronique, qui se plonge aussi loin que possible dans une démarche disco assumée. On peut le danser, mais c'est aussi un long morceau structuré avec goût, dans un démarche qui s'inscrit totalement dans la progression de l'album... Et c'est magnifique.

Car The future bites, comme Wilson en a l'habitude, est un concept album, peut-être le plus évident de tous ceux qu'il a accomplis; il explore avec une acuité rare le monde de 2020, quand tout devient un produit virtuel à acheter immédiatement... On se souvient de son couplet dans Home invasion (Hand cannot erase): "Download love and download war, download the shit you didn't want". Eh bien le chanteur interprète va plus loin ici, en nous présentant l'homme prisonnier d'un monde où on s'invente des besoins afin de consommer au lieu de l'inverse, alors que le sens de tout fout le camp par la fenêtre de la salle de bains. Lui qui enjoignait à l'humain de ne pas avoir peur de vivre, dans Song of unborn (To the bone), s'intéresse ici à la vacuité d'un monde qui ne sait même pas exactement pourquoi il a le choix entre Europe et Brexit, ou entre Trump et Biden... L'emballage, ironique et laconique, suit impeccablement le propos. Il est à la fois embarrassant, et très à propos que l'album ait été retardé par la crise sanitaire mondiale! Notons que Wilson a produit une super-édition de luxe d'un seul exemplaire, au prix de 10,000 livres, qui a trouvé instantanément acheteur: il s'agissait de soutenir l'industrie musicale et les artistes mis de côté par la crise... Une façon de pousser le concept jusqu'au bout tout en soutenant une cause juste. Et accessoirement de réaliser un coup de pub exceptionnel.

Les neuf chansons ici présentées sont, c'est notable, toutes courtes sauf une. L'album est le plus court de l'artiste, divisé sur sa version vinyle en deux parties: les six premiers titres d'une part, puis les trois autres sur la deuxième face, à commencer par les neuf minutes "centrales" de Personal Shopper (au fait, vous entendrez une voix dans cette chanson, qui vous fait l'article de toutes ces choses que ne vous ne voulez pas, mais que vous allez certainement vouloir un jour... il s'appelle Elton John). Unself, puis Self installent le propos d'un monde dominé par l'égo, entre bricolages noisy et electro-funk. Ce que vient confirmer le très beau King Ghost, le très nerveux Eminent Sleaze, ou encore Man of the people, autant de titres dominés par les machines, mais menées de main de maître, par un musicien qui a toujours décidé de rester ouvert à tout, de Pink Floyd à Tangerine Dream. Ce qui ne l'empêche pas, sans crier gare, de se souvenir de sa période pop avec Porcupine tree, en nous donnant à entendre une chanson parfaite, avec 12 things I forgot et ses guitares magiques...

Tout le disque est d'une grande beauté, obéissant à l'injonction selon laquelle un grand album est forcément meilleur que la somme de toutes ses composantes. Il a d'ailleurs fallu, comme d'habitude, choisir et sélectionner drastiquement, comme en témoignent le nombre de titres rejetés qui sont actuellement disponibles sur la toile. Parmi eux, on trouve aussi bien des remixes radicaux, qui poussent la logique de l'électro-disco de Personal shopper jusqu'à son paroxysme, que des chansons plus sobres, mais sovent synthétiques. Le musicien, cette fois, a très peu fait appel à sa troupe habituelle; seuls le pianiste Adam Holzmann et le bassiste Nick Beggs sont de la partie, et encore très peu présents. Une nouvelle ère commence sans doute pour Steven Wilson, avec un disque qui le fait encore monter d'un cran dans une maturité impressionnante. Reste un épineux problème: comment, cette fois, transformer l'essai sur scène?

 

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