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Spiral

De musique avant toute chose

Bobby Jaspar All Stars Modern Jazz au club St-Germain (Barclay, 1955)

Après six albums chez Swing/Vogue (enregistrés en deux ans et demie, une prouesse), le saxophoniste Bobby Jaspar s'est vu confier la réalisation d'un album par Eddie Barclay, qui est remarquable à plus d'un titre: d'une part c'est le seul album qui présente le quintet de Jaspar en l'état, c'est à dire avec tous ses membres (Sax, guitare, piano, basse, batterie). Ensuite c'est le dernier album de Jaspar, sacré meilleur jazzman francophone en ce milieu des années 50, à sortir avant son départ pour les Etats-Unis au bras de son épouse Blossom Dearie. Enfin, c'est un 30 cm, soit quarante solides minutes de jazz, un format qui est devenu la règle pour s'exporter aux Etats-Unis... ce qui ne manquera pas, le disque sortir sur le label Emarcy.

Jaspar, au saxophone ténor et à la flûte, avait beaucoup reposé sur des tissus harmoniques et sonores assez complexes durant les années Vogue, mais appréciait la simplicité du quintet... ce qui ne l'empêchait pas d'arranger et de composer en planifiant au plus précis: la preuve dès les premières secondes de Bags groove, qui ouvre l'album avec une figure partagée entre la basse et le piano d'une part, et la batterie d'autre part. Il s'amuse beaucoup à confectionner des introductions frappantes (un trait de son style durant toute sa carrière) et des fins gourmandes (le final de I'll remember april est un modèle, par exemple)Il repose ici aussi beaucoup sur le savoir-faire des musiciens qui l'entourent qui sont tous solistes, et les passages en duo (question-réponse) sont assez nombreux: Jaspar prend plaisir à dialoguer ainsi avec le piano de René Urtreger et c'est précisément ce genre de prestation à plusieurs qui fait le sel de Memory of Dick, par exemple, dédié à l'ami Dick Twardzick, le pianiste de Chet Baker décédé à Paris deux mois plus tôt. 

Le patron s'exprime en long, en large et en travers, comme on dit, ça ne l'empêche pas non plus de laisser la place comme sur Milestones (premier morceau de ce nom qui servira plusieurs fois): c'est Sacha Distel qui se charge d'énoncer le thème, une tâche qui va comme un gant à son style de guitare. Une fois de plus, on sent ici combien Bobby Jaspar et Sacha Distel sont en phase. Si les orfèvres Benoît Quersin (Contrebasse) et Urtreger sont des solistes affirmés, et ont les pieds bien sur terre, les deux autres, ceux qui assument le poste de "souffleur" (il y a du trompettiste chez Distel, qui assume une position systématiquement mélodique afin de ne pas empiéter sur le rôle rythmique d'Urtreger), sont plus que jamais des funambules, qui semblent partir vers l'inconnu à chaque solo, le nez vers les étoiles... Jaspar, sur sa composition Minor Drops, semble arrêter le temps pour chercher dans tous les recoins de l'harmonie les multiples variations possibles en gardant un discours mélodique. C'est plus risqué pour Distel, qui multiplie les tentatives sur ce même morceau mais en conférant à son improvisation une allure plus tranchée, moins fluide. 

Le disque repose beaucoup sur l'installation d'un tempo moyen, presque "laid back", qu'on attribuerait de prime abord au genre West coast, mis on sent Jaspar fatigué de ces querelles de clocher jazzistique entre bebop et cool jazz (qui faisait rage à Paris, à lire Vian). En Jean-Louis Viale, Jaspar trouve d'ailleurs un batteur idéal, qui est aussi bien capable d'assumer l'identité métronomique d'un batteur prié de ne pas en faire trop, une spécialité Californienne un peu trop prise au pied de la lettre dans les studios Français, que de varier les rythmes à la façon d'un Kenny Clarke, le parrain de tous ces jeunes musiciens! et c'est sensible sur un I'll remember april pris à la flûte par Jaspar. Il est d'ailleurs très à l'aise sur l'instrument, cette fois d'ailleurs uniquement accompagné de la basse, de la batterie et de la guitare. Puisque on parle de René Urtreger, lui aussi tranche à cette époque sur cette tendance qu'a le jazz Parisien de se caler sur les habitudes Californiennes. Emule de Bud Powell auquel il a dédié un excellent album en trio, il swingue dru, et chauffe la rythmique de cet album à sa façon. 

Bref, Bobby Jaspar, pour son premier album de longue haleine, nous présente un groupe digne de rivaliser avec des formations Américaines, présentant une musique distinctive et adulte, dotée de sa propre originalité, et aguerrie par des dates nombreuses en club; que ce soit la seule fois que ce groupe précis ait enregistré un album est vraiment dommage. Ils ont malgré tout bien failli, lors des passages du corniste Dave Amram dans la capitale, ou encore lorsque Chet Baker a enregistré avec le groupe... Mais sans Distel. C'est ce dernier qui prendra d'ailleurs l'initiative de reformer le quintet 18 mois plus tard lors d'un passage de bobby dans la capitale Française, mais pour un EP seulement...

Pour finir, si on sent ici l'aisance de Jaspar, son plaisir d'être entre amis et collègues, la fluidité du discours du saxophoniste et de ses musiciens qui ont des heures de vol ensemble, c'est malgré tout une sorte de testament du jazz à la française tel qu'il était pratiqué par le saxophoniste et ses collègues, qui nous est donné à entendre ici. On sourit presque de les entendre fièrement entonner un Night in Tunisia comme si le morceau venait de naître, un titre que probablement personne ne jouait au premier degré à cette époque (seul Dizzy en proposait de spectaculaires arrangements pour son big band). Une sorte de geste naïf, sans doute, mais ce que personne ne savait c'est à quel point le passage par l'Amérique allait changer Bobby Jaspar. Musicalement pour le meilleur. Mais pour le reste...

Reste un beau, très beau disque; simple, direct, naturel et à sa façon, inclassable.

 

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