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Spiral

De musique avant toute chose

Bobby Jaspar Gone with the winds (Swing / Vogue, 1955)

Difficile d'exister en jazz quand on désire ardemment percer (et se rendre à New York) et qu'on est Belge, même vivant en France... Surtout si par-dessus le marché on joue du sax ténor, comme à peu près tout le monde en cette décennie de John Coltrane, Sonny Rollins, Hank Mobley et Stan Getz... Ce dernier, pour Jaspar, était le modèle absolu pour Bobby (avec Warne Marsh): si le premier exemple de ténor qui avait frappé Jaspar et ses copains dans les années 40 était Coleman Hawkins, ils avaient tous découvert à la libération un univers de sons totalement inattendus, venant souvent des disciples de lester Young. Excusez du peu, mais parmi les saxophones ténors travaillant en France et en Belgique, ils étaient nombreux à vouloir jouer comme les héros du jazz cool: Sandy Mosse, Jean-Louis Chautemps, Barney Wilen, Jaspar, René Ross, Jean-Claude Fohrenbach, et même l'Anglais Don Rendell... Tubby Hayes aussi a commencé en émule de Stan Getz, avant de se prendre Coltrane, Griffin et Stitt en pleine caboche!

Bref, pour exister, Jaspar a sérieusement occupé le terrain, entre 1952 lorsqu'il est arrivé à Paris  l'instigation d'Henri Renaud, le pianiste qui était aussi à ses heures perdues directeur artistique chez Vogue. Il l'a fait enregistrer, en deux ans et demie, pas moins de sept albums seul ou en collaboration, ainsi qu'un EP, et des dates en qualité d'invité vedette avec Jimmy Raney, André Hodeir, le sax baryton Jay Coleman ou le vibraphoniste Sadi Lallemand... Il a occupé le terrain, labouré le sol Parisien, et ça a payé; à la mort de Django Reinhardt, le coeur de plus d'un fan de cette belle musique s'est automatiquement transféré vers le versatile ténor avec un son si séduisant, et un phrasé si peu commun...

Gone with the winds est l'un de ces albums. C'est même l'avant-dernier des disques réalisés par Jaspar pour Vogue. Et il est spécial, pour deux raisons, et non des moindres: Renaud, qui réussissait à placer aux Etats-Unis des albums 25 cm des productions Vogue (sorties sur le label "Swing" en Europe, mais disponibles sur Blue Note à New York) entendait bien faire montre de la bonne santé et du goût des musiciens francophones pour les arrangements précieux du jazz West Coast... Et le producteur et son ami ont donc arrangé une séance inhabituelle, dans laquelle Jaspar, seul soliste, était accompagné d'un ensemble de vents, d'où le titre. En plus de Benoît Quersin à la contrebasse et Jacques David cette séance de Juin 1955 qui a donné en tout quatre titres (les bien connus The nearness of you, Lover man, What's new, et l'original Teanga écrit par Jaspar) faisait entendre un tapis de souffleurs: Dave Amram (Cor), Jean-Louis Chautemps (Clarinette), Raymond Lefèvre (Flute), Claude Foray (Hautbois) et Emile Debru (Basson)... le son de l'ensemble est totalement novateur et les arrangements (partagés entre Blossom Dearie et Bobby Jaspar) font tout justement pour éviter de se contenter de jouer la carte du joli et du surprenant. Le basson en particulier est étonnant, car il n'est jamais enterré dans la masse, et anticipe un peu sur la façon dont la clarinette basse sera utilisée dans les studios dans les années 60...

Quant à la deuxième raison? Quatre morceaux de trois minutes 20, ça ne fait pas un album, donc pour le compléter, Jaspar a aussi utilisé une séance presque entière (quatre titres sur cinq) enregistrés en quartet, mais comme en écho à la séance avec les vents, Jaspar y est accompagné de contrebasse (Guy Pedersen), batterie (André Mac Kak Reilles) et... la guitare de Sacha Distel. Ce dernier, après avoir été un temps le co-leader d'un quintet de be-bop chimiquement pur avec le grand Hubert Fol, était le le protégé de bobby Jaspar, un guitariste qui le complétait admirablement: jamais poseur, en recherche constante de la note inattendue. Ces faces en quartet, d'ue formation assez rare pour l'époque (Jaspar et Distel ont souvent enregistré en quintet avec le fidèle René Urtreger au piano, dans une formule nettement plus orthodoxe) offrent une version complètement hors piste de classiques du mouvement post-bop, en utilisant souvent les possibilités de l'improvisation collective (comme Gerry Mulligan avec Chet Baker, Art Farmer, Jon Eardley, Paul Desmond ou Bobby Brookmeyer dans des quartets sans piano!). Au programme, donc, There's a small hotel, Nory's Kick, l'indécrottable All the things you are, et Too Marvelous for words... Un cinquième titre resté inédit était une composition de jaspar, Hikueru. La liberté harmonique dont les solistes disposent dans de telles conditions n'étant pas toujours une garantie de qualité, on ne peut que se réjouir du fait que les musiciens soient dans une telle osmose et dans une telle inspiration. Bobby Jaspar mène toujours le jeu et insuffle à son partenaire une inspiration qui aura rarement été aussi évidente. Le guitariste alterne les passages en accords et les deuxièmes voix en lignes mélodiques quand il n'est pas en solo... 

Le son de Jaspar n'avait pas encore pris un surcroît de testostérone, il allait falloir attendre l'arrivée à new York, les studios Américains et la rencontre avec les Big Boys (J.J. Johnson, Miles Davis, Don Byrd, Hank Jones, Tal farlow, John Coltrane, Kenny Burrell, Wynton Kelly et Milt Jackson, pour être plus précis). Mais son inspiration est déjà celle d'un funambule, d'un passeur de notes qui louvoie entre les accords et propose parfois des chemins risqués, qui font beaucoup plus qu'imiter Stan Getz: après tout, dans la séance avec vents, il aurait bien pu se contenter du minimum syndical, c'était déjà forcément inhabituel d'entendre un sax ténor jouer en solo sur un tel tapis de sons! Mais il a choisi de s'approprier ce terrain de jeu à l'écart de la facilité. Par exemple, durant l'exposé du thème de The nearness of you, il s'amuse à sortir du thème puis y revenir à sa guise, en développant quelques arpèges, une de ses caractéristiques (qu'il rendra d'ailleurs pyrotechnique après sa rencontre avec John Coltrane et le hard-bop). Dans ces quatre thèmes il réinvente constamment la mélodie pour en faire un ailleurs qui n'appartient qu'à lui... 

Maintenant, si on applaudit le choix des concepteurs de l'album de ne pas avoir séparé les deux parties en deux faces bien distinctes (ce que les rééditions CD, une séance sur un album, une séance sur un autre, ont hélas évité) force est de constater que pour toutes les qualités de la séance "orchestre à vents", c'est malgré tout le quartet qui emporte la palme, et qui nous donne un impressionnant avant-goût de Bobby Jaspar à son meilleur, en petite formation et en totale liberté: des circonstances dont le ténor allait se souvenir lors de son dernier enregistrement en France en quintet avant son départ pour New York, en fin de cette année 1955, pour Barclay. Reste un album 25 cm qui est sans doute le meilleur des années Vogue de Jaspar. Un album que Blue Note, pourtant, ne publiera finalement pas...

 

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