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Spiral

De musique avant toute chose

Bobby Jaspar Quartet with Blossom Dearie (Barclay, 1956)

Bobby Jaspar (1926 - 1963) a commencé à la clarinette, à Liège durant l'occupation, mais c'est au ténor qu'il s'est fait une impressionnante réputation. Lauréat d'un prix de l'académie du jazz, il ne pouvait prétendre à recevoir le prix Django Reinhardt, celui-ci n'étant décerné qu'à des musiciens Français: comme d'habitude, le chauvinisme est pris en flagrant délit de crétinerie, Django était belge... Quoi qu'il en soit après avoir impressionné le tout-Paris du jazz par son jeu au ténor, sous haute influence des jazzmen du courant cool (il se situait lui même à cette époque entre Warne Marsh et Stan Getz, mais avec un petit rien qui le distinguait fortement de l'un comme de l'autre) Jaspar rêvait de partir aux Etats-Unis, et avait fait une rencontre décisive, celle de la pianiste et chanteuse Blossom Dearie, venue en 1952 à Paris. Chanteuse mais pianiste, pianiste mais chanteuse: dans l'un comme dans l'autre aspect de son art, la dame ne fait rien comme tout le monde. Elle chante avec une voix de petite fille qu'elle va façonner de manière à la rendre audible au plus près du chuchotement; elle joue avec une telle finesse, qu'on se demande à quoi ça sert d'improviser des mélodies, quand on entend sa façon de faire des variations (sous haute influence Ellingtonienne!)... Pour Bobby Jaspar, se marier avec elle en 1954 était la clé d'un départ possible pour la capitale mondiale du jazz. 

C'est en 1956 que les choses se sont précipitées, et le saxophoniste allait donc tenter sa chance à New York en compagnie de son épouse (pour dix-huit mois encore) et de ses instruments. Car Jaspar, sans aller jusqu'à faire comme un Roland Kirk ou un Tubby Hayes, pratiquait la clarinette, maîtrisait le ténor, et depuis 1955, se plaisait à "doubler" comme on disait alors, à la flûte. D'où cet E.P....

Avant de partir, peut être qu'un producteur leur a proposé de faire une halte en studio pour changer, Blossom du chant (elle était à une époque la directrice musicale du groupe vocal les Blue Stars) et Bobby du ténor... Peut-être se sont-ils dit qu'un petit disque sous le coude avant de partir ensemble affronter New York pourrait leur servir de carte de visite... Peut-être avaient-ils l'intuition que pour Jaspar, s'imposer au ténor allait être difficile, autant donc montrer qu'il savait jouer aussi d'un instrument différent. Quoi qu'il en soit, accompagnés de Christian Garros à la batterie et Benoît Quersin à l contrebasse, ils ont gravé ces quatre titres en quartet, Blossom est au piano, l'une de ses rares incursions personnelles en territoire strictement instrumental, et Bobby est à la flûte...

Et à entendre le résultat, on comprend qu'on est face à un disque différent. Une galette marquée par le souci de ne jamais en faire trop, à l'imitation aussi bien du style de la pianiste, que du son parfois fragile du funambule Jaspar... Le thème de Old devil moon (que Jaspar réenregistrera au ténor avec J.J. Johnson l'année suivante) est partagé entre les deux vedettes, la flûte dans les étoiles, et le piano d'une immense clarté. Blossom Dearie installe son style de solo, au plus près de la mélodie, et Jaspar quant à lui fait court: on sent une volonté de couper court aux improvisations trop prolongées... Autumn in New York commence par une introduction à deux, les deux musiciens reprenant la même phrase comme en écho. C'est Jaspar qui énonce le thème accompagné par le trio. Puis il continue sur sa lancée en improvisant au plus près du thème... Le chorus suivant est dédié au piano, avec Blossom qui place d'une façon impeccable des block-chords d'une grande fluidité: les block-chords, comme leur nom l'indique, sont des groupements d'accords utilisés pour interpréter une mélodie saisie dans toute sa coloration harmonique, et ça peut être très très lourd... Pas Blossom Dearie! Le dernier demi-chorus revient au thème avec des variations à la flûte. La deuxième face du disque commence par une nouvelle ballade, Flamingo, dont l'exécution n'est pas franchement extraordinaire, mais le pont est marqué par une superbe réappropriation du thème par Blossom Dearie qui le ponctue de touches Ellingtoniennes... Enfin, There will never be another you, limité à sa plus simple expression en 2:10, fonctionne exactement comme Old devil moon, avec une introduction réduite à l'essentiel, où Blossom Dearie s'amuse à placer du célesta, puis Jaspar énonce le thème, avant de partir dans une improvisation assez adroite (on le sent encore limité sur un instrument qu'il maîtrisera beaucoup plus tard), qui le voit tenter son péché mignon, des enchaînements d'arpèges, puis en quelques phrases, dialoguer avec les accords de Blossom Dearie. Le morceau repart comme il était venu...

Le couple s'est installé à New York, Jaspar a fini par trouver des engagements, ils se sont séparés... puis ils ont de nouveau enregistré ensemble trois titres en 1959 sur l'album de Blossom Dearie, My gentleman friend. Le flûtiste avait alors acquis une impressionnante assise à son deuxième instrument... Et pour cause: une fois arrivé à New York, Jaspar a été certes reconnu pour son talent singulier de saxophoniste ténor, par le grand tromboniste J.J. Johnson, par d'autres aussi, notamment Tal Farlow ou Kenny Burrell, ou encore le patron de Pretsige Bob Weinstock qui s'est empressé de l'enregistrer pour deux ou trois albums, dont un en compagnie de John Coltrane... Mais aux yeux du tout New York, Jaspar ne pouvait être qu'un ténor belge.

...Ou un flûtiste, car c'est sous cette étiquette qu'il va de plus en plus s'imposer, au point de ne plus être amené, vers 1959, à jouer que de cet instrument qu'il avait décidé sur un coup de tête d'ajouter à sa boîte à outils. Certes, il en jouait admirablement, et y compris sur cet enregistrement capté tôt dans son apprentissage de l'instrument, il a toujours su avoir les idées poétiques les plus emballantes pour sonner et phraser comme personne d'autre. Mais au regard de son art du ténor, on ne peut s'empêcher de penser que c'était, d'une manière ou d'une autre, une certaine forme de gâchis...

 

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