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Spiral

De musique avant toute chose

Bobby Timmons This here is Bobby Timmons (Riverside, 1960)

Les 13 et 14 janvier 1960, à New York, le producteur Orrin Keepnews a convoqué Bobby Timmons au studio, pour enregistrer son premier album. Le premier, du moins, sous son seul nom car il avait déjà réalisé une séance en collaboration avec d'autres artistes pour Prestige, quelques années auparavant... Timmons, déjà un vétéran du hard-bop puisqu'il avait été partie intégrante de la folle équipée des Jazz Messengers en Europe en 1958 (suite à la parution du glorieux Moanin' sur Blue Note) et 1959, était ensuite devenu le pianiste du quintet de Cannonball Adderley et ceci explique sans doute cela, car Keepnews avait une confiance totale dans le jugement du saxophoniste, ce qui explique que Nat Adderley, Wes Montgomery, Sam Jones ou Timmons se soient vus offert des opportunités d'enregistrement pour le label...

L'album est en trio, et c'est important à souligner: le pianiste s'est si souvent illustré en quintet notamment, voire en sextet lors de son retour vers les Messengers quelques années après son départ du Cannonball Quintet, qu'il ne pouvait vraiment montrer sa spécificité et son caractère en soliste, qu'en conduisant un petit groupe. Et une version au lyrisme un peu convenu (on est loin de la pertinence d'un Ellington, ou de la puissance introspective des pleins et des déliés de Monk) de Lush life en solo présente en troisième position, enfonce le clou: ici, c'est non seulement le compositeur, le manieur d'accords (quelle main droite dans les accompagnements!), mais surtout le pianiste soliste, seul ou accompagné, qui nous est, enfin, présenté. On y entend donc en long et en large, son style fait d'une sûreté à toute épreuve, d'une main droite qui attaque sans ambiguité le clavier, en mélodie ou accords, et d'une main gauche qui sait se faire caressante voire se taire: il y a un bassiste pour faire le boulot, et quel!

Sur tout l'album, il est accompagné de Sam Jones à la contrebasse, avec lequel la complicité et la complémentarité sont de mise et pour cause: Jones est le sempiternel bassiste de Cannonball depuis 1956, et pour quelques années encore. En trio, il est toujours pertinent, voire excitant, et Timmons lui donne des somptueux passages en solo sur Dat Dere et Come rain or come shine, où le géant "Home" (son surnom, donné par le copain Cannonball) montre son sens mélodique allié à une assise rythmique de luxe. A la batterie, l'excellent Jimmy Cobb, du sextet/quintet de Miles Davis, également membre du trio de Wynton Kelly, est totalement à son aise en cette si swinguante compagnie...

Le répertoire, bien sûr, est crucial, et l'album inaugure ce qui sera la règle des albums Riverside suivants du pianiste: quatre originaux, et cinq autres titres, partagés entre des saluts respectueux au jazz (Lush Life, Prelude to a kiss, respectivement de Billy Strayhorn et Duke Ellington) et des standards et non des moindres: The party's over (Comden, Green/Styne), My funny Valentine (Rodgers/Hart), et Come rain or come shine (Mercer/Arlen). Les saluts à l'univers d'Ellington sont de bon aloi, avec les réserves déjà mentionnées concernant Lush Life: Prelude commence lui aussi en solo, mais la température monte dès l'arrivée de la rythmique. Des trois autres titres, tous de solides interprétations, le meilleur reste sans doute une version totalement personnelle et splendide de My funny Valentine, nettement plus rapide que la plupart des versions sous l'influence de Gerry Mulligan, ou des versions ultérieures assez franchement baveuses de Miles Davis.

Le premier des originaux est This here, rendu célèbre par la grâce du succès de l'album live de Cannonball In San Francisco: quelques mois plus tard, le pianiste en donne une version moins incandescente, mais qui va à l'essentiel. En deuxième position (je crois qu'on appelle ça un "sucker punch, quand deux coups de poing se succèdent, le deuxième donnant le coup de grâce), Moanin' devenu déjà un classique, est une version formidable du chef d'oeuvre de Timmons. Un chef d'oeuvre qui a dû être bien embarrassant pour le compositeur qui a passé le reste de sa carrière à courir après! En attendant, le tempo choisi, l'excellence de la rythmique, et l'autorité de Timmons qui doit ici se substituer dans l'esprit de l'auditeur, à Lee Morgan et Benny Golson, tout en jouant son propre rôle... Avec Jones, ils installent tout de suite une atmosphère dansante, presque badine, qui retient son souffle... Puis le pianiste joue des block-chords, son moyen préféré pour faire monter la pression, et c'est magique... Dat dere est une nouvelle preuve de la créativité de Timmons dans cet idiome post-bop, mâtiné d ferveur, qu'elle soit religieuse ou non... Ce troisième original, qui deviendra l'indicatif des concerts du pianiste, partage avec Moanin' une montée en sauce vers le swing intense et irrésistible, et Timmons y montre sa façon de trousser des phrases courtes d'une grande clarté, en se reposant sur le tais de velours de Sam Jones. C'est sans doute le meilleur morceau de l'album... Joy ride, le dernier morceau, est plus convenu, et son titre est assez révélateur: il s'agit d'un exercice en trio sur un tempo casse-cou...

Ce premier album possède en lui un défaut, dont Timmons se rendra vite compte: en y plaçant Moanin', This here et Dat dere, il a un peu brûlé ses meilleures cartouches vis-à-vis du public, qui ne le suivra jamais totalement dans cette carrière solo, qui restera confidentielle malgré de chouettes albums, avec Sam Jones ou même, en plus aventureux, l'excellent Ron Carter. Aucun ne possèdera le potentiel commercial de celui-ci.

 

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