Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Spiral

De musique avant toute chose

Thelonious Monk Big Band and Quartet in Concert (Columbia, 1964)

C'est le cinquième album de Thelonious Monk pour Columbia, du moins si on se réfère à ceux qui sont sortis pendant et après son contrat. A cette époque, le pianiste n'avait sorti avant l'arrivée de cet imposant album, que deux albums pour la firme: tous les deux en quartet, selon la formule qui allait rester la règle majoritaire: Monk's dream et Criss cross. Les deux offraient un panorama de ce que le quartet savait faire, basé sur un répertoire tournant, avec de nombreux morceaux qui venaient de loin... C'est ainsi, Monk a beau avoir été fécond en sorties discographiques, son oeuvre a toujours été basée sur les mêmes compositions, jusqu'à l'obsession... Et pourtant tous ses disques sont différents. 

Celui-ci, en particulier! D'ailleurs je vais le dire ici, je me base, exceptionnellement, non pas sur l'album sorti en 1964, mais sur la version augmentée sortie en 1994: augmentée de deux façons d'une part, et modifiée dans un souci de restituer le concert tel qu'il s'était déroulé. Car cet album est la captation d'un unique concert qui a eu lieu au Lincoln Center, New York City, le 30 décembre 1963, par un groupe qui se produisait pour la deuxième et dernière fois... La première fois c'était en février 1959, pour un enregistrement Riverside (Thelonious Monk Orchestra at Town Hall). Il s'agit ici d'un ensemble de 10 musiciens: outre Monk et son quartet (Charlie Rouse, ténor, Butch Warren, contrebasse, et Frankie Dunlop à la batterie), Nick Travis et Thad Jones (au cornet) se partagent le pupitre des trompettes; Eddie Bert est au trombone; Steve Lacy (Soprano), Phil Woods (alto) et Gene Allen sont les compléments de Rouse aux anches et saxes, et les arrangements sont de Hall Overton, et c'est un boulot formidable pour transcrire les thèmes de Monk pour un simili-big band, entre la liberté singulière du quartet et des orchestrations très fouillées et très précises  des thèmes. Outre le quartet, où tout le monde avait voix au chapitre, les solistes sont Woods et Jones, et c'est une fête permanente... 

Le répertoire choisi a été divisé en trois sets de durée inégale, le plus court étant le deuxième consacré au quartet et à un solo: le standard Darkness on the delta est le thème choisi par Monk pour son solo, et comme souvent c'est une opération d'introspection très particulière. Les deux thèmes joués en quartet sont Played twice et Misterioso. Sinon, le premier set présente en version orchestrale Bye-Ya, I mean you et Evidence, alors que le dernier propose Light blue et Four in one ainsi qu'une nouveauté (le seul morceau exclusif, donc, avec Darkness), Oska T. Chaque set, sinon, est clos par une version courte de Epistrophy, le traditionnel thème utilisé par Monk dans ses concerts.

Tout est fantastique: l'acoustique de la salle, qu'on imagine gigantesque (écoutez les solos de contrebasse et de batterie, c'est formidable!), l'excellence de la formation, le génie de Monk combiné à la grande forme d'absolument tous les solistes, et aux idées d'arrangement d'Overton, qui évite en permanence d'en faire trop, contrairement à Oliver Nelson sur Monk's blues en 1968... La façon dont il a tiré partie des thèmes, en évitant de les allonger et en limitant son intervention à des harmonisations, des reprises d'accords (même Monk s'est prêté au jeu, sur Evidence, pendant le solo de Rouse, on entend les sections répéter les accords du thème avec le piano au beau milieu, avant qu'il ne s'échappe pour gérer le morceau à sa façon), et des jeux occasionnels de section contre section, jouant parfois des sons inattendus, comme des sections de clarinettes par exemple)? Les solistes sont donc en pleine forme, et on apprécie particulièrement la verve de Woods et Jones, celui-ci étant constamment lyrique. 

L'album initial se limitait à une heure, et sept thèmes, certains étant tronqués. La version allongée restitue l'ordre des trois sets, et les thèmes y sont remontés en intégralité. Il y a des menues fautes ça et là (l'entrée en matière de Rouse sur Misterioso, par exemple est un peu embarrassante) mais elles font partie de l'Histoire avec un grand H! Et la façon dont ces arrangements joués par des musiciens que Monk ne devait pas vraiment diriger, guidés par des partitions écrites par un tiers, dans un contexte exceptionnel et donc non familier pour le pianiste, sonnent comme des versions absolues de chefs d'oeuvre de Monk, fait partie de ce qui rend ce compositeur unique... Tout comme cette sacro-sainte interaction avec ses musiciens: les espaces de liberté lassés aux souffleurs (Woods et surtout Rouse en profitent bien) durant lesquels le pianiste se tient à l'écart pour leur permettre de s'amuser avec l'harmonie, soutenus par une rythmique superlative... Ou encore ces fins de morceaux où Monk glisse lentement mais sûrement vers des solos de contrebasse ou de batterie. Dunlop chante avec sa batterie, et Warren alterne des "walking bass" irrésistible et des mélodies anguleuses, il me rappelle furieusement Wilbur Ware.

Clairement, cet album, dans sa version reconstituée, entre la dignité formidable d'un ensemble qui interprète à la lettre des thèmes aussi gonflés que Four in one, et le côté gentiment anarchique des ensembles disjoints des deux Epistrophy orchestraux, est l'un des trente chefs d'oeuvre de Thelonious Monk. Voilà.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article