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Spiral

De musique avant toute chose

Thelonious Monk Solo Monk (Columbia, 1965)

Thelonious Monk est un pianiste unique. Certes, il y a eu d'autres têtes pensantes à ce mouvement qu'on appelait le be-bop, et d'autres pianistes encore, qui sont sortis de ces fécondes années 40. Mais comme Monk? Aucun. Si l'intéressé, mi-amuseur, mi-stérieux, aimait à dire qu'il pouvait jouer comme n'importe qui les yeux fermés (on lui prêtait d'ailleurs une admiration pour Teddy Wilson), le fait est qu'on le reconnaît à l'écouter, les yeux, justement, fermés. Parce que personne ne joue comme ça, ou alors pour l'imiter... Monk vient des chansons qu'il jouait: c'est en solo qu'on le comprendra. Il réinterprétait des standards, joués et rejoués, et s'amusait à en creuser les fondations, à y trouver des développements et des digressions, qu'il esquissait, plus qu'il ne les peignait parce que ce pianiste était un impressionniste. Il réussissait ainsi à laisser l'auditeur finir le travail...

A Columbia entre 1962 et 1968, Monk a enregistré un ensemble impressionnant d'albums, la plupart en quartet, et beaucoup en public. L'un d'entre eux est même un prestigieux disque qui lui servirait presque de carte de visite, le méconnu Big band and quartet in concert, au titre si avantageusement descriptif. Pourtant dans ces années 60, l'album le plus beau qu'il ait fait est celui-ci, un disque intégralement en solo.

C'est la quatrième fois qu'il se livre à l'exercice du solo intégral. La première fois, c'était en France en 1954, pour le label Vogue. Neuf thèmes, tous originaux sauf un, et des interprétations directes, sans fioritures, qui tournent autour de trois minutes. Puis vinrent deux séances pour le label Riverside d'Orrin Keepnews, Thelonious Himself (1957) et Thelonious Alone in San Francisco (1959). L'un et l'autre sont des chefs d'oeuvre, et sont chargés en standards, et en variations sur des classiques... Depuis Monk's dream, premier album enregistré pour Columbia, le pianiste a toujours gardé de la place sur ses albums en quartet (ainsi que Darkness on the delta sur Big band and quartet in concert) pour des interprétations en solitaire, un exercice indispensable à son univers. A chaque fois, il développe sur 4 à 6 minutes un thème, en variant les plaisirs, et en y furetant de style en style. Solo Monk, lui, aligne as moins de douze morceaux, et la plupart sont courts... 

Le pianiste y expose son univers, du piano stride de Dinah (de Fats waller) qui ouvre le bal, à un These foolish things pris sur un tempo tranquille, et qui conclut l'album sur une tendresse incroyable. D'ailleurs les ballades, parfois profondément mélancoliques pour ne pas dire graves (I surrender dear), y dominent, ainsi que des thèmes qui renvoient à la jeunesse du musicien, à ses années de formation sans doute même si on ne sait rien ou presque de ce qu'était le jeune Thelonious en ces années 30. Il en profite aussi pour signer quelques thèmes, dont un North of the sunset réduit à sa plus simple expression: c'est un de ses blues concentrés en un thème minimaliste, qui part en stride à la première occasion... et dure moins de deux minutes. Monk's point aussi est un blues, et lui non plus n'est pas long... Par contre il se donne le temps sur le superbe Ruby my dear, une de ses ballades les plus établies.

On savait qu'un morceau joué par un ensemble dans lequel il n'improviserait pas, serait immédiatement reconnaissable à cause de son toucher, y compris en accompagnement. On sait aussi qu'un morceau composé par Monk sonne comme s'il était dans la pièce pour le jouer. Alors comment s'étonner qu'avec ces solos, qui sont des esquisses aux contours suffisamment flous pour être intrigantes, frappées de ses doigts qu'il semble propulser sur le piano, sonnent comme la quintessence de Thelonious Monk? Ce qui rend sans doute l'album encore meilleur est son côté réfléchi, selon la méthode propre à Teo Macero, le producteur maison, qui préférait laisser les artistes construire un album sur la longueur, plutôt que de tout enregistrer en une séance (ce qui avait été le cas des albums dont il est question plus haut). Le résultat est donc du Monk pur à 100%, avec des versions définitives de la plupart des morceaux proposés. Son Ask me now ici est garanti sans gras; I should care, réduit à l'essentiel, est poignant... Et I'm confessin that I love you, tiré du répertoire de Benny Goodman, surprend par sa douceur, avec sa main gauche chaloupée qui donnerait furieusement envie de danser, si on était un géant barbu accoudé sur un piano...

 

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