Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Spiral

De musique avant toute chose

The Who Tommy (Track/Polydor, 1969)

Tommy est le premier opéra rock de l'histoire du rock... Tout bonnement. Notons que la tentation était là, et que ce n'est que le premier, et non le seul. Pourtant il se distingue vraiment de ceux qui vont suivre, qui seront marqués souvent au mieux par l'ambition, au pire par la boursouflure...

C'est un rock opéra, mais le bassiste John Entwistle faisait remarquer assez volontiers que si l'album avait été le premier à faire un usage unique en Angleterre d'une console d'enregistrement à huit pistes, sensées autoriser tous les débordements, la plupart du temps trois d'entre elles étaient inusitées. C'est sans doute un peu exagéré, j'y reviendrai, car il y a une tendance assez claire sur cet album, à fournir une palette sonore qui est raisonnable, mais qui va au-delà d'une simple représentation faite en studio du quatuor chant-guitare-basse-batterie.

Pete Townshend, maître d'oeuvre de la chose, avait des choses à dire, et un peu dans tous les sens. Du coup, l'intrigue de cette histoire d'initiation commence en 1918, lorsque au même moment, le capitaine Walker est porté disparu sur le front, alors que son fils Tommy naît... Quelques temps, celui-ci va être le témoin d'un double meurtre, quand l'amant de sa mère est tué par le capitaine, bien vivant, et qui a mal supporté ce qu'il a vu en rentrant à l'improviste. Afin d'exorciser ce qu'il a vu et entendu, Tommy devient instantanément sourd, muet et aveugle... Durant son enfance, souvent laissé à son sort, Tommy sera la victime du sadisme de ses cousins, et sera aussi violé par son oncle Ernie. déniaisé par une prostituée de luxe, ouvert à un monde qu'il a du mal à comprendre par les drogues les plus délirantes, il devient aussi un champion de flipper, ce qui le fait devenir célèbre. Il va réussir à sortir de son handicap, et deviendra un gourou, avant de se rétracter, poussant plutôt les gens à se prendre en mains, et penser par eux-mêmes...

Derrière cette intrigue délirante mais qui a le culot de ne pas prendre toute la place, Townshend fait feu de tout bois, et règle ses comptes à toute la société Britannique à travers ses institutions éducatives si farouchement attachées à leur sadisme inhérent: les vexations, persécutions et violences de toutes sortes, subies par Tommy, c'est en premier lieu Tonwshend lui-même qui en a souffert. Mais allez raconter ça dans une chanson pop de 3mn30 en première face d'un single en 1968... A côté de cette dimension personnelle, le grand oeuvre va aussi lui permettre de dire le peu de goût qu'il a pour une mode hippie récupérée par l'establishment, ou transformée en Luna Park permanent. Le groupe va participer à quelques festivals, dont Woodstock , mais de l'avis général, ils seront sans doute la partie la plus adulte du show, avec ceci de particulier qu'ils jouaient Tommy en quasi intégralité! Pas mal pour un groupe qui en 1968 était lassé d'avoir à ravaler ses ambitions au profit de singles parfois indignes (The magic bus, par exemple)...

Là où Entwistle touchait juste, c'est dans le fait que le groupe avait en effet exigé de pouvoir enregistrer Tommy en intégralité comme un ensemble de chansons qu'ils pouvaient interpréter à eux quatre, sans faire venir d'autres musiciens, notamment un orchestre. Le mot "Opéra" ne doit pas nous induire en erreur, c'est bien d'une oeuvre majeure impliquant les quatre musiciens du groupe qu'il s'agit; Townshend était tenté depuis 1966, comme en témoigne le long morceau A quick one sur l'album du même nom: à cette époque, le compositeur hésitait à faire appel à d'autres intervenants et avait d'ailleurs écrit une partie pour des violoncelles, qui ne se fera pas. En lieu et place on entend les voix d'Entwistle, Daltrey et Townshend chanter "Cello! Cello!" de façon répétée... Puis un autre travail long, Rael, en 1967, hantait certains enregistrements contemporains du concept-album The Who sell out. Tommy est donc à la fois la réalisation d'un vieux rêve de son auteur, et un moment d'une importance capitale dans l'histoire du rock. 

On y retrouve donc Roger Daltrey, chanteur-ange, qui va s'identifier à ce personnage qu'il n'avait pas inventé lui-même: s'identifier le temps de le chanter, pas s'y reconnaître, c'est la marque d'un artiste à la rare capacité à ne pas aller trop loin. Pete Townshend de son côté n' auparavant jamais autant chanté que sur cet album, où il tenait à participer de façon importante. Le "couple" Daltrey/Townshend fonctionne toujours à merveille dans des harmonies travaillées entre les graves mâles de Daltrey (et Entwistle) et les aigus angéliques de Townshend; et puis Pete est guitariste, on s'en rendra compte souvent: l'album a été largement écrit à partir de cet instrument, sur des démos très complètes, mais qui laissaient une grande latitude aux deux autres instrumentistes. Mais du coup, les guitares acoustiques d'inspiration folk ou espagnoles sont l'une des signatures sonores de cet album virtuose... Tout comme ces fulgurantes percées de l guitare électrique qui viennent répondre de façon laconique au flot d'accords sur le merveilleux Pinball wizard. La basse, bien sûr, revient à l'éminent John Entwistle, le bassiste le plus apte de toute la terre à jouer à la fois le rôle de bastonner dans les graves tout en remplaçant un deuxième guitariste. Il est aussi responsable, en plus d'une partie du chant, des cors d'harmonie, instrument dont il savait fort bien jouer. On l'entend en particulier dans l'ouverture. Enfin, les Who en 1968 sont propulsés par l'un des batteurs les plus notables du business: Keith Moon, capable de tout (et qui l'a d'ailleurs fait, et jusqu'au bout du bout) est ici parfaitement à son aise dans cette grandiloquente affaire à laquelle il permet constamment de garder les pieds sur terre malgré le caractère baroque du livret. Les musiciens ont donc privilégié avec leur producteur/manager Kit Lambert, une approche au plus près de ce que le groupe pouvait jouer sur scène, mais souvent augmentée. Des cors, par exemple, mais aussi à travers un mur de guitares qui souvent repose sur une acoustique et une électrique, et augmentée d'un piano (par exemple derrière le leitmotiv "See me, hear me..."; Daltrey et Townshend n'ont pas le même traitement sur leurs voix. Les deux sont doublés, mais Daltrey (plus massif) n'a pas la même réverbération que son copain...

Divisé en 25 mouvements, l'opéra est introduit comme il se doit par une ouverture qui en définit les contours magnifiquement en en énonçant les thèmes principaux. Townshend a eu la bonne idée de ne pas choisir entre une différenciation systématique des chansons, et la reprise récurrente de certains thèmes. A ce titre, Tommy est remarquable, car il a réussi à jouer sur la répétition intelligente en ne donnant jamais l'impression qu'on nous ressasse les mêmes accords (écoutez certaines bande originales de films, pour comprendre ce que Townshend a su éviter!), et les principales attraction du disque se succèdent sur ses quatre faces: It's a boy/1921, sur lequel le groupe place la barre très haut en matière de mélodie et d'interprétation, la reprise "habitée" de Eyesight to the blind, un classique du blues revisité et interprétée à la perfection par Daltrey, Christmas qui symbolise à lui tout seul l'enfance, Acid Queen qui décrit la perte de la virginité, et elle de l'innocence ne même temps, sur des guitares tranchantes, Pinball Wizard qui a bien failli ne jamais exister et qui va porter les couleurs de l'album dans les radios à l'époque (ces guitares!!!), la suite There's a doctor/Go to the mirror/Tommy can you hear me/Smash the mirror, où l'excitation monte encore d'un cran...

Car non seulement c'est un opéra, ais en plus c'est aussi un immense album de rock, une fête permanente, et l'un des meilleurs albums des Who (oui, ils en ont sorti un autre deux ans plus tard, qui est loin d'être inintéressant). un classique, qui a tout changé en montrant que le rock, c'est sérieux, même quand c'est joué par des artistes qui avaient une propension à noyer une Bentley dans une piscine. En rappelant aussi que toute religion quelle qu'elle soit nécessite quand même un peu de responsabilité. Que la vie était un passage, une aspiration vers le haut, mais que ça n'empêchait pas les adultes de prendre leurs responsabilités en évitant que les pires horreurs arrivent aux enfants... Un chef d'oeuvre. Avec ou sans flipper...

Listening to you I get the music / Gazing at you I get the heat / Following you/ I climb the mountain / I get excitement at your feet / Right behind you I see the millions / On you I see the glory / From you I get opinions/ From you I get the story...

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article