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Spiral

De musique avant toute chose

Love Forever changes (Elektra, 1967)

Love, en 1967, c'est autant un rendez-vous manqué qu'un groupe qui n'est sans doute pas à la hauteur de ses propres ambitions: ou du moins des ambitions de son leader, le chanteur Arthur Lee... Celui-ci est frustré, de voir que leur rock vitaminé, hérité d'une scène garage qui se voit de plus en plus occuper le devant de la scène, ne soit pas plus au goût du public... Il faut aussi dire que ce que le groupe de Los Angeles a prouvé, en deux albums parus à quelques mois d'intervalles en 1966 (Love et Da Capo), c'est qu'ils ne sont pas très bons: certes ils ont un chanteur exceptionnel et charismatique, mais les musiciens ne sont pas formidables, le répertoire est souvent basique, et le refuge dans l'énergie et l'agression deviennent stériles. Ajoutons des clichés déjà éculés, dont une version de Hey Joe, déjà la 584e reprise d'un thème qui n'avait pas encore subi le lifting majeur que lui proposera Hendrix,  ou un titre sans grand intérêt, étalé sur les 18 minutes de la face B du deuxième album. Le groupe, qui utilisait le même design pour ses deux disques ou presque, ressemblait à une véritable catastrophe industrielle, et par-dessus le marché Arthur Lee appréciait bien peu le fait qu'on leur préfère les Doors...

En 1967, Lee est persuadé qu'il va mourir. Pourquoi, il ne le sait pas, et c'est probablement du à un mauvais trip de trop! Il a vu passer avec une certaine rancoeur le Summer of love, et a constaté que l'année était musicalement exceptionnelle. Pourtant il a fallu attendre l'automne avant que le groupe (réduit à 5 musiciens après une défection: trois guitaristes, Lee, Bryan MacLean et Johnny Echols. Les deux premiers se partageaient le chant; Ken Forssi à la basse et Michael Stuart-Ware à la batterie complétaient le groupe) ne retourne en studio. Après Are you experienced, Sgt Pepper's lonely hearts' club band et d'autres fabuleux disques sortis cette année-là, il y  fort à parier que le sentiment de Lee et ses copains était d'avoir raté le train. Mais le leader est déterminé à faire de leur troisième album un disque différent, ce qui explique sans doute ce refus de la précipitation. Lee sait aussi que toutes les critiques exprimées à leur égard ne sont pas forcément infondées, ce qui le pousse à faire très peur à ses collègues en convoquant le fameux Wrecking crew des requins de studio (Carol Kaye, Hal Blaine, etc), pour les remplacer lors de séances auxquelles les musiciens du groupe sont malgré tout conviés... Pour prendre une leçon et une baffe. Deux chansons seront exclusivement enregistrées avec une rythmique mythique, Andmoreagain et The daily planet. Le reste des titres sera confié aux vrais musiciens du groupe...Néanmoins, Lee est déterminé à sortir Love de sa torpeur en secouant toutes les branches possibles, et il va prendre une décision folle: redéfinir la musique de son groupe de l'intérieur, en refusant, pour 95% du temps, l'accès aux guitares électriques; privilégier un climat acoustique (guitares Espagnoles en tête), et s'inspirer de... la musique folklorique mexicaine, avec ses mariachis... Des passages instrumentaux moins conventionnels (mais qui vont le devenir après) sont arrangés, faisant intervenir ensembles de cordes, mais aussi clavecins en plus des trompettes de Mariachi. Ecoutez l'exceptionnelle partition de Maybe the people would be the times or between Clark and Hilldale: ce solo de trompette, doublé par la voix, sur des coulées généreuses de guitares acoustiques...

Le résultat est exceptionnel, et pour bien comprendre à quel son nous sommes confrontés dans ce disque, il suffit sans doute d'en écouter le morceau d'ouverture, Alone again or (composé par MacLean). La guitare acoustique en est le principal vecteur, accompagné par les cordes, les ensembles de cuivre et une rythmique inspirée (et enfin audible!)... Dix autres chansons suivent, et le ton général est dominé par ces sons acoustiques rarement entendus dans le rock, plus attendus d'une bande originale signée Ennio Morricone, que d'un groupe hip de Los Angeles en 1967. Lee est le chanteur partout sauf sur Old man, également composé par MacLean, et dans une moindre mesure sur Alone again or: MacLean, pourtant chanteur en titre, est un peu mixé en retrait derrière le leader. Les guitares acoustiques ne laissent la voie aux électriques que sur le deuxième titre, pour deux breaks d'une violence notable, qui produisent leur petit effet. On les entendra aussi un peu dans les ensembles de The daily planet, et à travers un solo d'Echols sur Lilve and let live.

Et en cette année de mode hippie, les paroles de Forever changes tranchent par leur inquiétude, leur sentiment de tristesse qui n'a pas grand chose d'onirique, contrairement à l'insupportable poésie pré-adolescente d'un Jim Morrison, au hasard. Lee et MacLean parlent de l'échec de l'amour, de la solitude du vagabond, d'un sentiment d'échec parfois ironique, d'ailleurs résumé dans un titre goguenard (Bummer in the summer). Parfois le parolier s'amuse des mots avec un talent insoupçonné, et écouter l'album révèle des décisions inattendues, comme ces moments où Lee chante count me out,  pendant que les choeurs chantent in (Lennon, cessez d'écouter aux portes), ou juxtapose des mots sur d'autres pour augmenter l'impression d'insécurité personnelle. Lee, qui doit se battre tous les jours pour faire accepter son statut de leader noir d'un groupe majoritairement blanc, insiste dans The red telephone (un titre et une chanson où la couleur sont d'une grande importance) sur le fait qu'il réclame sa liberté... La protestation sociale des noirs de 1968 n'est pas loin, qui culminera à Detroit dans des émeutes d'une rare violence. Le chanteur, galvanisé par cet environnement jamais entendu, est magistral: Andmoreagain le voit redéfinir son style en évitant le pièges d'un chant soul trop marqué. Pourtant la tessiture de sa voix est exceptionnelle, et il va dans les aigus, sans aucun souci. 

Que l'album soit voué à un cuisant échec commercial, va sans dire. Pourtant le temps a parlé pour lui, c'est aujourd'hui un classique, un disque qui est à la fois l'un des sommets enviables d'une époque bien connue, et une oeuvre qui se distingue de tous les courants en vogue. Lee qui va bientôt virer tous les membres de son groupe se pose en iconoclaste majeur, qui s'apprête à bifurquer vers une soul expérimentale, dont je suis à peu près certain qu'elle contient un brin d'ADN en commun avec le rap des années 80, mais qui manquera singulièrement d'originalité. Un reproche qu'on ne peut pas faire à Forever changes...

Incidemment, le titre mérite bien qu'on s'y attache un peu: il est très équivoque, le deuxième mot pouvant être aussi bien un verbe (change, soit changer, à la troisième personne du singulier au présent) qu'un nom (changes, soit des changements d'accords, par extension la grille harmonique d'une chanson). Forever devient donc soit un équivalent de nom, sujet du verbe dans la première version, ou un équivalent d'adjectif qui informe sur la qualité permanente des progressions harmoniques contenues dans le disque. Quoi qu'il en soit, que ce titre veuille dire "toujours" change ou les harmonies de toujours (en gros) il ne veut en fait rien dire, rien d'autre que "je suis un album exceptionnel, je ne ressemble à rien d'autre, écoutez-moi ça va changer votre perception de la musique". 

Et ça c'est vrai.

 

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