Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Spiral

De musique avant toute chose

Nino Ferrer Rats and Rolls (Riviera/Barclay, 1970)

En 1970, Ferrer a déjà produit trois albums... Du moins Barclay a édité trois albums avec des chansons de l'artiste destinés à l'origine à des EP, ce serait difficile de considérer ces quasi-compilations comme des créations vraiment originales... Bref: l'artiste, qui avait tout lâché en 1963 dans un morceau très cher à son coeur (Pour oublier qu'on s'est aimé) et souffert de l'indifférence aussi bien du public que de l'industrie musicale, s'était acheté une conduite en menant la carrière que l'on sait: au plus près du Rhythm'n blues tout en passant pour un amuseur grâce à son don pour les paroles loufoques. Mais insatisfait, et en pleine crise d'identité, le musicien d'origine Italienne souhaitait tenter l'aventure d'une tournée chez ses ancêtres, et ça tombait bien car en Italie, le rock progressif naissant était beaucoup plus à la mode qu'en France. sachant qu'on ne lui demanderait sans doute que de refaire des Mirza et des Telefon jusqu'à la fin de ses jours, il a donc traversé la frontière et mené un groupe de vrais rockeurs locaux plus que compétents: Giorgio Gombolini à l'orgue, Santino Rochetti à la guitare, Albino Cimini à la basse et Tassilo Burckard à la batterie.

Capté semble-t-il sur scène (mais le doute est permis, bien sûr), le groupe chante tout en Italien ou presque, et s'il chante, Ferrer qui a raccroché sa basse depuis la fin de son trio avec Bernard Estardy, s'improvise ici plus en maître de cérémonie qu'en chanteur soliste permanent. Il donne la part belle à ses jeunes musiciens, autour de thèmes qu'il a apportés, mais auxquels ils contribuent beaucoup: Reminiscenza, par exemple, est une suite instrumentale qu'on connaîtra quelques temps plus tard sous le titre de Métronomie; c'est une échappée vers un rock musclé et psychédélique, rythmique et assez jouissif, qui précède l'arrivée du chanteur... Il recycle aussi quelques chansons, dont deux vont être italianisés (il est vrai qu'il a aussi enregistré de nombreuses chansons dans cette langue depuis le milieu des années 60): La bande à Ferrer (devenu tellement plus musclé que l'original) et Je veux être noir sont ainsi repris et retournés avec énergie, mais il va aussi refaire une version, la troisième de Pour oublier qu'on s'est aimés. Toutefois celle-ci sera en Français...

Outre une chanson de circonstance (une reprise qui commence a capella du traditionnel Ol' man river) les nouveautés ne manquent pas d'intérêt non plus, et sont clairement conçues par Ferrer comme un salut à un rock Européen bourgeonnant, qui s'intéresse aux luttes en vogue: Canapa Indiana fait une apologie sans aucun complexe des drogues douces et des produits qui rendent nigauds, et sera reprise dans Métronomie sous le titre assez explicite de Cannabis; et la chanson la plus notable est ici en cinquième position, il s'agit d'une attaque en règle du Catholicisme Romain, ce qui ne sera pas du tout du goût de l'intelligentsia Italienne, bien entendu. Sous le titre Povero Cristo, c'est une ballade sublime, mais interprétée avec une énergie phénoménale, et structurée de façon irrésistible: là encore, Nino Ferrer en réalisera une traduction inattendue en Français: supprimant tout le contexte Italien, il se retranchera sur une évocation nostalgique d'un monde d'avant la pollution, et l'appellera La maison près de la fontaine

On peut sans trop risquer de se tromper émettre l'hypothèse que ce sera à l fois l'une de ses deux sources les plus évidentes de revenus, ainsi que l'un de ses pus gros regrets artistiques des années à venir, lui qui avait tant à dire. En attendant, au milieu d'un écrin aussi étrange que cet album venu de nulle part et destiné dès son pressage à y retourner dans l'indifférence générale, cette merveille transalpine, qu'elle parle de la corruption Vaticane ou du temps où on était tout nus, tout noirs, illumine cet album qui est à nul autre pareil, mais qui est meilleur à chaque fois que je l'écoute, avec ses sons mal polis, sa liberté affichée et son enthousiasme mal dégrossi! Un album qui ne paraîtra pas en France à l'époque, mais qui encouragera Barclay à autoriser Nino Ferrer à en réaliser une version Française en studio: Métronomie, sera une oeuvre capitale dans la discographie de Nino Ferrer.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article