Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Spiral

De musique avant toute chose

Bobby Jaspar New Sounds From Belgium with Henri Renaud Quintet (Vogue, 1953)

"New sounds from Belgium", nous renseigne le titre de cet album, le premier qu'ait réalisé Bobby Jaspar... C'est un peu facile, dans la mesure où ce 25 cm a été réalisé à Paris, par une équipe apparemment hétéroclite, composée certes d'un Belge en vedette, accompagné de deux autres Liégeois (le contrebassiste Benoît Quersin, et le vibraphoniste Sadi Lallemand) tout aussi installés dans la capitale Française, mais aussi de deux français, le pianiste Henri Renaud, et le batteur Jean-Louis Viale, ainsi que d'un Américain, lui aussi installé pour un temps à Paris. Mais le jazz de 1953 avait besoin d'étiquettes, et de tout ce qui pouvait d'une manière ou d'une autre singulariser une séance...

Jaspar, en réalisant son premier album, n'était pas un inconnu: d'abord clarinettiste, plutôt de l'école Benny Goodman, au sein d'un petit groupe d'amateurs qui pratiquaient un swing très arrangé et de qualité, les Bob Shots, Jaspar a fait partie de ceux qui à la libération ont reçu en plein visage la révolution bebop. Passé au saxophone et à la nouvelle musique moderne en même temps que les autres Bob shots, le jeune musicien avait pris la décision en 1949 de laisser tomber une carrière d'ingénieur chimiste pour devenir, une bonne fois pour toutes, un saxophoniste ténor professionnel. C'est facile à dire, mais à Liège ou à Paris (où il s'installe dès le début des années 50, trouvant assez rapidement des engagements grâce à Henri Renaud), c'est plus difficile à accomplir! Le jazz moderne, voyez-vous, ça grattait un peu... Et il n'était pas seul, puisque les années 40 ont vu éclore plus d'un talent, et qu'il fussent Belges ou Parisiens, voire Américains de passage, tous les ténors se faisaient un peu concurrence: Jean-Louis Chautemps, Sandy Mosse, Jean-Claude Fohrenbach, Bib Monville et bientôt Barney Wilen étaient là pour en témoigner... 

Pourtant Bobby Jaspar est, tout en restant un peu vert, un son distinctif, une sorte de synthèse parfaite, celle d'un musicien ayant déjà trouvé sa voie, celle du jazz moderne tel qu'il se pratiquait sur la côte ouest des Etats-Unis, celle des Stan Getz et Warne Marsh (ses deux influences revendiquées en ce début des années 50). A cette filiation stylistique, vient s'ajouter quelque chose de crucial: Bobby était soucieux d'afficher un son de ténor plein, plus fourni et charnu que celui de ses modèles. Quoi de plus normal pour un ténor qui s'était senti très tôt attiré par le son d'un Coleman Hawkins? C'est donc un musicien plus proche de Zoot Sims que de Getz qu'on entendra ici...

Le répertoire est assez typique de ces séances vite troussées, montées en quelques heures dans des studios qu'il fallait libérer rapidement parce que des "vrais" musiciens allaient les occuper ensuite pour faire aussi du vrai argent: des restes du répertoire des années 20, très souvent revisité et réaménagé de fond en comble par les musiciens de cette tendance dite "cool" (et très favorisée par le souvent oublié Benny Carter, qui lui avait vécu la période): Jeepers creepers, Struttin' with some barbecue... Des standards tout aussi surannés, indémodables, et parfois pris sous des angles inattendus: Strike up the band de Gershwin, The end of a love affair, et I only have eyes for you... Une chanson inattendue, tirée d'une opérette: Tout bleu, tout bleu (même si le label indiquait un autre titre, mais c'est une erreur de Vogue, voir l'illustration en bas de page), le titre étant bien sûr une fausse piste pour ces musiciens qui transcrivent les idiomes jazz, dont le blues, en version francophone! Deux autres titres enfin se placent dans une filiation totalement orthodoxe pour Renaud et Jaspar, militants d'un jazz cool à l'Européenne: Bernie's tune, de Bernie Miller, renvoie à Gerry Mulligan dont le quartet avec Chet Baker venait de faire sensation, et Jimmy's dream était une composition du guitariste Jimmy Raney, qui était associé à Stan Getz, et qui allait d'ailleurs engager Jaspar quelques mois plus tard pour une séance mémorable et Parisienne...

Dès l'exposé du thème de Jeepers creepers, l'esthétique su groupe est claire: des ensembles qui permettent au ténor et à la guitare de jouer ensemble, en harmonie, et une rythmique énergique, réactive et constamment inventive sans jamais en faire trop. A tout seigneur, tout honneur, c'est Bobby Jaspar qui improvise le premier, suivi par Gourley. Le jeune saxophoniste, est très à l'aise et n'a aucun mal à faire naître son solo de l'énoncé de la fin du thème. Il prend plaisir à délayer, à esquisser quelques arpèges mais sans jamais forcer la dose. Il en ressort une grande décontraction, comme des solos qui suivent (Gourley, puis Renaud pour 16 mesures tranquilles). The end of a love affair est annoncé par une introduction mémorable. Faut-il l'attribuer à Renaud, par ailleurs arrangeur, ou à Jaspar qui aura toujours des angles d'approche inédits? Après un solo solide de Gourley, Jaspar reprend les choses comme il aimait les traiter: avec un goût prononcé pour le fait d'aller chercher au fond de l'harmonie et des accords des ressources inexplorées, un trait qu'il partageait avec Coltrane et... Paul Desmond.

Sadi Lallemand, vibraphoniste exceptionnel, très influencé par Milt Jackson tout en étant une véritable encyclopédie du jazz à lui seul, ne joue que sur trois titres, mais ils sont remarquables par l'énergie communicative que ce grand copain de Jaspar savait insuffler à tout ce qu'il entreprenait; par exemple, l'effet sur Jean-Louis Viale, mais aussi sur Bobby Jaspar qui sort du thème de la chanson I only have eyes for you, poussé à partir dans tous les sens par la seule grâce d'une introduction délirante effectuée à coups de mailloches par son copain! Le groupe qu'on peut entendre sur ce disque fait d'ailleurs la part belle à un certain humour, ce qui lui sera reproché (les mots de Jean-Pol Schroeder, biographe de Jaspar, sont sans appel!) comme sur le paradoxal Tout bleu, ou dans l'exubérant Strike Up the Band... 

Mais ce qui compte, c'est que dans cet instantané d'un après-midi de ces jeunes hommes qui pratiquaient la musique qui les faisait se lever tous les matins, leur véritable raison de vivre en fait, on entende tant de choses qui sont en germe: pour le jazz français, qui commençait à succomber à ce jazz cool qui était débarrassé à Paris de ses arrière-plans vaguement "raciaux" comme on disait alors. Pour Henri Renaud, qui entamait une carrière à l'ombre de maisons de disques (Vogue, puis Columbia) qui allaient lui confier un travail de recherche des perles rares qui démarrait sur les chapeaux de roue avec la personnalité de Jaspar! Pour ce dernier, enfin, qui ne savait pas qu'il allait, en un peu moins de 10 ans, faire suivre ce premier album d'une grosse dizaine d'autres disques indispensables. Et il n'allait pas tarder à régner sur le jazz français.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article