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Spiral

De musique avant toute chose

Françoise Hardy Message Personnel (WEA/Warner Bros, 1973)

Ceci est le quatorzième album de Françoise Hardy, réalisé en toute indépendance par celle qui avait effectué la prouesse, dans les années 60, de prendre le contrôle de son oeuvre phonographique. C'est d'autant plus remarquable que ce disque est généralement associé à un auteur compositeur passé depuis au statut de légende: Michel Berger... C'est lui qui a  produit l'essentiel du disque. Mais Françoise Hardy, qui a toujours privilégié les collaborations de passage, n'est ni France Gall, ni Jane Birkin. Et puisqu'on parle de cette dernière, après tout, Serge Gainsbourg, qui a parfois collaboré avec Hardy, est présent ici à travers une chanson, L'amour en privé. Moustaki est là aussi pour deux titres, qui a même droit à un duo avec la vedette... Mais admettons que les deux chansons qui ont le plus attiré l'attention sont celles de Michel Berger, et du reste la chanteuse a sans doute elle aussi prêté une attention spéciale, dans la mesure où elle les a placé respectivement en ouverture (Première rencontre) et en conclusion (Message personnel) de son album... et la dernière chanson donne également son titre à l'album. Intéressant, d'ailleurs: habituellement, la dame s'est abstenue de donner des titres définitifs à ses albums, et ceux qui aujourd'hui en sont dotés, ont souvent été titrés lors de rééditions. Pas celui-ci.

Ca commence, en refus total du spectaculaire ou du facile, par la voix de la dame, en suspension, qui entonne une chanson (Première Rencontre) en forme de rappel des faits, vite rejointe par le piano: une femme voit un musicien au début d'un concert, et sait que c'est celui qu'elle attend. Jacques Dutronc, ou une histoire fictive, peu importe, en tout cas la chanson, lente, majestueuse, mais aussi nostalgique avec son impressionnant arrangement de cordes, la chanson de Michel Berger (paroles et musique) sonne totalement juste, dans un album qui se situe presque à la croisée des chemins amoureux, pour une artiste qui a quitté depuis longtemps l'adolescence, mais tarde à endosser tous les oripeaux du costume d'adulte. Avec un tel début, elle pose le sujet du débat: les sentiments, oui, mais avec une certaine gravité, pesée et assumée.

Rêver le nez en l'air est en fait presque l'antithèse de cette gravité, pourtant: l'idée de se laisser aller à la rêverie, "au hasard" chante-t-elle, sur un fonds de ballade aux accents presque country (musique de J-P. Pouret, paroles de F. Hardy et J-N. Dupré)... La chanson qui suit, L'amour en privé est la seule contribution de Gainsbourg, sur une musique de Jean-Claude Vannier, et c'est un titre étonnant par sa richesse. Il accumule les changements d'ambiance (ça commence par une guitare éminemment électrique totalement de son temps) et est notable pour les arrangements de Vannier, avec ces violons insolents qui tournoient... Berceuse est une traduction par George Moustaki d'une chanson brésilienne de Toquinho (Valsa Para Uma Menininjha) Le propos, qui semble amoureux (je veille ton sommeil comme on veille un enfant) se déplace assez clairement pour tenir compte de la grande nouveauté pour la chanteuse: elle a accouché au printemps de son fils Thomas...

Ecrit par Françoise Hardy sur une musique du guitariste Jean-Pierre Castelain, bénéficiant à nouveau des arrangements sublimes de Vannier, Pouce au revoir est un appel à laisser le futile (les gens, le monde qui tourne, "tous ces trains qui partent pour nulle part, trop tôt, trop tard") au profit d'une vie privée, voire amoureuse, plus saine ("je voudrais m'arrêter sur ton oreiller"). Un voeu qui correspond décidément bien à la Françoise Hardy de 1973...

La première face se clôt (presque) sur une ballade acoustique qui revient à la case départ: L'attente (paroles de F. Hardy, musique de Gérard Kawcsynski): clairement, tout n'est pas rose dans la vie de la protagoniste qui pour faire face à la solitude forcée, imposée par un partenaire qui pense que "aimer une fille c'est comme être en prison", elle "appelle untel", et lui dit "viens chez moi". On est loin, ici, de la plénitude amoureuse... Pourtant la face se conclut vraiment, du moins sur les premières éditions de l'album, sur une petite chose presque cachée, une phrase prononcée par la chanteuse d'une façon enjouée: "On joue à La bataille, je perds quand tu veux"... Une façon de brouiller les cartes? Sans doute, car ces 6 secondes ont disparu de l'album, qui était déjà court!

De nouveau signé Hardy-Pouret, On dirait compare un protagoniste anonyme, qui est aussi indécis que le ciel. La chanson est orchestrée avec un soin maniaque, guitares acoustiques, orgues solaires, basse fretless (Christian Padovan) sur une rythmique superlative, et à nouveau ces arrangements de cordes grand luxe. La voix de Françoise Hardy est doublée, mais sans aucun raccord malencontreux... Ensuite Moustaki revient donc avec L'habitude, qui avait été créée pour le film Projection privée de François Leterrier. Une chanson qui sonne là encore comme un aveu d'échec: On garde la tendresse pour calmer l'inquiétude et on s'endort ensemble par peur de solitude... Chanson floue, de Christian Ravasco et Thierry Matioszek, porte très bien son titre. C'est à nouveau une ballade qui renvoie aux rêveries de jeune femme de la Françoise Hardy des années 60, celle qui nous parlait de La maison où j'ai grandi... Ici, c'est du "jardin où j'ai tant aimé" qu'il est question. 

On arrive, pour finir, à Message personnel, le titre qui fut le plus grand succès de l'album, le premier vrai succès depuis les années 60, pour une chanteuse qui refusait les codes et les pratiques de la production phonographique à la française... La chanson qui allait la faire enfin sortir du purgatoire, à juste titre, un chef d'oeuvre: la chanson de Michel Berger en elle-même ne commence qu'à 1 minute et 25 secondes, quand Françoise Hardy commence à chanter. Le texte qui précède, sorte de mise en contexte, est de sa main. Les arrangements et la production de la chanson sont grandioses, en parfaite adéquation avec la chanson, qui pose les bases d'une vie commune en cas de coup dur, comme on fait une concession de la dernière chance... 

Avec cette chanson qu'on ne peut décrire, se termine un album majeur, en forme d'affirmation de sa propre différence par une musicienne majeure. Qu'elle se soit fait aider est indéniable, mais l'album, dans sa cohérence, aussi bien musicale que textuelle, est étonnant: il y a une voix qui s'exprime là-dedans, une voix qui a réussi avec les chansons d'autres, qu'elle a su faire siennes, à exprimer toute la douleur des illusions perdues d'une trentenaire prise au piège de sentiments. La douleur qui s'exprime ici, en filigrane, est immense. La beauté aussi.

 

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