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Spiral

De musique avant toute chose

The Dave Brubeck Quartet Jazz impressions of Eurasia (Columbia, 1958)

Dave Brubeck, je l'ai déjà souvent rappelé dans ces colonnes, était paradoxalement peu attiré par le travail en studio, préférant de tous temps la scène, pour le contact avec le public, et les possibilités ouvertes par l'improvisation, l'urgence et l'ambiance du moment. Ce qui explique pourquoi il a réalisé tant d'albums en direct, que ce soit en club, en salles de concert (le superbe album enregistré à Carnegie Hall, l'un des sommets de sa discographie), et bien sûr les festivals. Il devait se douter, en signant un contrat qui allait durer 15 ans avec Columbia, que ça déboucherait sur du temps en studio... Dont acte. 

Mais il y a un autre avantage à tourner: car dans le voyage, des artistes comme Dave Brubeck, Paul Desmond, Joe Morello et Eugene Wright ne pouvaient que trouver de nouvelles idées, d'où cet album: car durant une impressionnante tournée effectuée avec le quartet, qui leur a permis de jouer 80 concerts sur 14 pays, en l'espace de trois mois, Brubeck s'est copieusement imprégné de tout ce qu'il voyait et entendait. La tournée elle-même est documentée, à travers l'album The Dave Brubeck Quartet in Europe. Mais le résultat de cette inspiration nouvelle qui a poussé le pianiste à écrire des pièces musicales en fonction des endroits où ils ont joué, a nourri ce deuxième volume d'une série qui a commencé avec Jazz impressions of the USA, puis se continuera des années après avec Jazz impressions of Japan, et Jazz impressions of New York. A chaque fois, priorité est donnée à la composition, en tenant compte de l'influence du lieu désigné. Ce genre de concept sonne souvent comme un gros prétexte un peu balourd (voir Tokyo blues, de Horace Silver, ou Nippon Soul, du sextet de Cannonball Adderley: leur titres auraient tout aussi bien pu être Vierzon Blues et Spanish soul, ça n'aurait rien changé au contenu!

Pas chez Brubeck, qui se nourrissait vraiment de ce genre de défi, au point parfois d'en devenir, peut-être, un rien prétentieux... A moins tout simplement que ce ne soit de l'ambition. Quoi qu'il en soit, cet album est miraculeux, et fait avancer le quartet à pas de géant. A propos du groupe, notons que la formation est différente de celle qui avait tourné en 1958: si Morello et bien sûr le complice Desmond sont là et bien là, c'est Joe Benjamin qui remplace (comme dans Newport 58) Gene Wright avant que celui-ci ne se débarrasse d'obligations contractuelles. Benjamin n'est pas le "sénateur" (c'était le surnom du contrebassiste), mais ça ne fait pas de lui un mauvais musicien, et ici il assure sa partie sans accroc.

Nomad fait, dès le départ, la jonction entre les différents folklores visités, en plaçant une série de phrases véloces du saxophone alto, dans son registre le plus fluet, sur des percussions. le saxophone nous ferait presque penser à du folklore d'Europe centrale, alors que l'utilisation de percussions par Morello donne à penser au désert, de la part de musiciens qui se sont rendus jusqu'en Afghanistan. Le développement va être, pourtant, résolument du jazz, mais en demandant à Desmond d'ouvrir le bal des improvisations, Brubeck savait ce qu'il faisait: la progression d'accords le rend plus aérien que d'habitude. Il faudra d'ailleurs un temps au pianiste avant de se lancer dans son improvisation, laissant ainsi du temps pour entendre le walking bass de Benjamin. Brubeck négocie sa partie en block-chords, avant de s'amuser à dissocier son instrument du tempo de la rythmique.

Brandenburg Gate, une composition qui aura un destin compliqué (une version orchestrale en sera enregistrée plus tard) est une trace de cousinage entre le quartet et une autre formation à quatre, le Modern Jazz Quartet. Mais si le piano se place résolument sur un terrain proche du baroque, Desmond laisse vagabonder son imagination dans de nouveaux terrains de jeu. Ce qui va devenir une habitude... En tout cas cette composition est une merveille, et les développements proposés par me groupe aussi.

The golden horn est inspiré, nous dit-on, par la Turquie. Le morceau fait penser à des improvisations plus ou moins pré-structurées, enregistrées par le groupe quelques années auparavant, sous le couvert d'une inspiration nord-africaine ou moyen-orientale: Le Souk, par exemple, sur Jazz goes to college, en 1954.  Mais cette Corne d'or est bien plus riche qu'il n'y paraît; très écrit, le morceau confronte Joe Morello aux trois autres musiciens dans un ensemble rythmique et mélodique qui dépasse de loin le prétexte orientalisant.

Thank you est une pièce inspirée par la visite d'un musée consacré à Frédéric Chopin. Brubeck, du coup, s'en donne à coeur joie pour un pastiche qui fut paraît-il acclamé par le public Polonais. C'est la seule pièce à être jouée uniquement en trio, avec les deux rythmiciens en mode très léger.

Marble Arch est un coup de chapeau à Londres, et sonne comme une flânerie particulièrement enjouée: après une courte introduction, Desmond se lâche comme lui seul savait le faire... Brubeck lui emboîte le pas en s'amusant rythmiquement, selon son habitude. Mais il reste, délibérément, léger (contrairement à son imposante réputation!). Le troisième soliste est Joe Benjamin, après une superbe série de breaks entre Brubeck et Morello. L'excellence est de mise.

Calcutta blues, enfin, est une pièce de dix minutes qui semble recréer l'esprit du blues à partir d'une atmosphère délibérément différente. Prenant appui sur les musiques de l'orient, le groupe se place sur un fonctionnement de modes plutôt qu'en utilisant les ressources d'une grille harmonique. Ils retrouvent du même coup les réflexes d'improvisateurs. Le ton de Desmond se fait volontiers poignant, comme jamais auparavant. C'est peut-être ce qui a décidé Brubeck a profiter des conditions du studio un peu plus dans la suite de sa carrière: impossible pour le groupe de sonner aussi bien dans un enregistrement public. Les studios Columbia étaient, sans doute, les meilleurs du monde en ces lointaines années 50... Quoi qu'il en soit, Desmond a donné le ton, et Brubeck le suit, en mêlant plus avant blues et improvisation proto-modale: Miles Davis allait sortir Kind of blue, son manifeste du jeu en modes, l'année suivante... Morello joue doigts et balais pour accompagner le pianiste, puis se retrouve seul à son tour. 

Une autre composition, ramenée d'Europe dans les mêmes conditions, a été expérimentée durant les séances, mais Blue Rondo à la Turk ne ferait pas partie du voyage cette fois. Brubeck aura finalement la bonne idée de construire l'année suivante un album entier (Time out) autour d'un nouveau concept d'exploration des différentes signatures rythmiques rarement explorées (à l'époque du moins) dans le jazz: un album promis à un bel avenir...

Mais en ne gardant que six titres pour cet album, le pianiste et compositeur leur donne suffisamment d'espace pour exister pleinement. Les durées sont appropriées pour chacun des titres... En s'échappant complètement de sa prédilection pour les standards, et en privilégiant la composition, il effectue une petite révolution, d'autant que cette fois l'ensemble des pièces est d'une rare qualité intrinsèque. Comme en plus leur interprétation spécifique est de grande qualité, on débouche sur l'un des albums essentiels du pianiste et de son groupe, comme les seront tous les albums studio qui seront réalisés jusqu'à 1967...

 

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