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Spiral

De musique avant toute chose

Pink Floyd The Dark Side of the Moon (Harvest/EMI, 1973)

Des fois, on n' qu'à s'incliner... C'est qu'il arrive qu'un album nous apparaisse dans toute son évidence. Chaque son est à sa place, chaque sensation est légitime. C'est le cas de cet album, le 8e du Pink Floyd (je mets les compilations et la participation à la musique de Zabriskie Point de côté), qui est paru en mars 1973, et abattu des records de longévité, resté 736 semaines dans les classements du magazine Billboard. Et il est aussi devenu instantanément un modèle redoutable pour ce qui est de l'inclusion d'effets sonores. 

Une grande partie de la réussite de cet album tient d'ailleurs dans son héritage direct, des premières années du groupe: car entre 1968 et la défection de Syd Barrett, et la sortie de cet album, Pink Floyd a semble-t-il hésité entre plusieurs voies, ce que trahissent clairement les albums. Entre les pièces expérimentales aux genres divers, réunies sur A saucerful of secrets, et l'album raisonnable, quasiment pop, et composé intégralement de chansons de taille modeste Obscured by clouds, le groupe s'est essayé à la musique de film fortement recentrée sur l'ambiance (More, Zabriskie Point), à des expériences sonores menées à chaque fois par un artiste et un seul (Ummagumma, dans lequel Roger waters faisait sérieusement péter le déconomètre bruité à la bouche avec l'admirablement titré Several species of small furry animals gathered together in a cave and grooving with a pict), et a même flirté avec des ambiances venues de compositeurs plus sérieux (Atom heart mother, collaboration avec Ron Geesin, qui est l'un des plus beaux pastiches d'Ennio Morricone de tous les temps). Ils ont eu projets sur projets, certains pharaoniques (un concert sans public à Pompeii, filmé par Adrian Maben, un concert avec les ballets de Roland Petit), d'autres plus étranges encore (une envie de réaliser des oeuvres musicales à partir d'objets de la vie de tous les jours)... Toutes les pièces de cet album de 1973 sont plus ou moins dérivées de toutes ces expériences, qui ont comme de juste culminé dans le meilleur album sorti avant celui-ci, Meddle

Mais là où Meddle était un ensemble parfois disparate (mais génial) de chansons, qui toutes culminaient vers la plénitude d'Echoes, leur deuxième titre à dépasser les 20 minutes, ce nouvel album EST le grand oeuvre. Un ensemble de 10 plages, plus que 10 morceaux, organisés entre eux autour d'une thématique solide, et qui possède l'allure d'une forte cohérence dramatique. Non que cela raconte une histoire, mais tout simplement la façon dont l'émotion est structurée, dont chaque titre se fond dans le suivant et dont parfois les passerelles s'établissent entre les morceaux (Breathe, qui revient à la fin de Time, par exemple) est éminemment cinématographique. C'est tout l'art du montage... Pas étonnant que tant de rigolos qui ont probablement un peu trop tiré sur d'étranges sucettes, aient cru dur comme fer que l'album était synchronisé avec The wizard of Oz... C'est parce que Pink Floyd a fait un film, et c'est tout sauf un film raisonnable!

Le concept, rendu tangible par la mainmise absolue de Roger Waters sur les paroles du groupe (à partir de cet album et jusqu'à The final cut inclus, sans la moindre exception) est basé sur une exploration de la vie d'un être humain, à travers la naissance et l'enfance, l'aliénation engendrée par les fondements de la société, et enfin la mort et son approche. Musicalement, les 45 minutes en sont parfaitement structurées, réussissant le tour de force de donner à entendre des pièces indépendantes qui prennent tout leur sens dans leur juxtaposition: Speak to me semble n'exister que pour introduire Breathe, par exemple... mais enlevez-le et l'album se casse la figure. Les enchaînements sont tellement forts qu'ils deviennent partie intégrante de l'ensemble: entre Us and them et Any Colour you like, par exemple, ou entre Brain Damage et Eclipse... Et le groupe défie les codes, créant avec Time plus une suite qu'un seul morceau, puisqu'il commence par une impressionnante introduction instrumentale qui ne donne aucune indication de ce que sera la chanson même. Ils s'amusent aussi avec les effets sonores (Speak to me), des voix qui sont omniprésentes (on entend distinctement des phrases prononcées par diverses personnes, dont des techniciens), avant que le procédé ne devienne vraiment insupportable (sur The Final Cut, d'autant que toutes ces voix sont celles du Führer Roger Waters), et sinon les membres du groupe expérimentent avec des synthétiseurs et séquenceurs. Un instrumental déjà expérimenté sur scène, joué en quartet classique avec solo de guitare (On the run) devient avec l'album une pièce synthétique parfaitement structurée qui fait d'ailleurs un peu penser, en nettement plus abouti, aux expérimentations sonores de Atom Heart Mother...

Puisqu'on parle de l'instrumentation, bien sûr qu'on retrouvera ici les incontournables solos de guitare de David Gilmour, la basse carrée (pas encore au point d'en être robotique) de Roger Waters, les claviers riches de Rick Wright et la batterie de Nick Mason toute en breaks d'une justesse systématique, celui-ci étant aussi le chef bruiteur. Mais en plus des trois voix des chanteurs, le groupe ajoute des choeurs sublimes (Breathe, Time), le saxophone de Dick Parry (Money) et pour un titre, The great gig in the sky, c'est la chanteuse Clare Torry qui improvisera un solo de voix, sans aucun autre repère que la musique d'accompagnement. On comprend, à l'entendre, pourquoi elle a bataillé pendant des années pour faire reconnaître son droit de créatrice de la chanson...

Speak to me, signé de Nick mason, est fait de bruitages en crescendo, et introduit un motif important de l'album, qu'on retrouvera bien sûr à la fin: le son d'un coeur qui bat. On y entendra aussi des bribes de chant,  probablement des chutes des impros de Clare Torry, des éléments à venir dont les bruits de machines à sous de Money, ainsi qu'un hélicoptère. Ce ne sera pas le dernier dans l'oeuvre du Floyd... Ce collage savant est donc une authentique ouverture, dans le plus pur style de la musique concrète, ainsi comme je le disais plus haut qu'une ouverture vers... Breathe, véritable début de l'album, étonne par sa tranquillité, sa douceur même. Harmoniquement, c'est proche des structures improvisées du groupe, généralement basées sur deux accords, mais cette chanson nous fait entendre une résolution probablement due à Rick Wright, sur des accords plus complexes. Le thème de la chanson est le passage, un humain encourageant un bébé à respirer pour, à son tour, participer à la vie... Mais aussi, à travailler. On the run est donc basé sur des volutes de synthétiseur, accompagnées de percussions et d'effets sonores. C'est la course vers le travail qui est ici pointée du doigt. L'enchaînement s'effectue avec Time, via une série de sons de pendules, puis un ensemble d'accords de synthés (des sons déjà expérimentés sur Obscured by clouds). Une fois vraiment commencée, la chanson est du Pink Floyd ultra-classique: énergique, nerveux, mais reposant sur un groove, et résolu dans un solo de guitare modèle! Le thème ici, est sans appel: après l'heure, ce n'est plus l'heure... Quand quelque chose est fini, la vie continue et les plaisirs passés s'éloignent. Comme disait quelqu'un à la même époque "on aurait pu vivre plus d'un million d'années"... eh bien non, justement! La première face se clôt sur The great gig in the sky, dont il a déjà été question. Outre l'exceptionnelle prestation de Clare Torry, c'est une composition de Rick Wright, qui l'a polie et repolie, au travers de concerts durant lesquels le groupe la jouait en version strictement instrumentale, une preuve supplémentaire de la façon dont cet album semblait faire une synthèse intelligente, aboutie et définitive de tout ce que Pink Floyd avait été durant 6 ans...

La deuxième face commence avec le particulièrement narquois Money, un quasi-blues basé sur un riff de basse en 7/4, et qui allait se payer le luxe de faire un tube! La chanson est l'une des plus longues de l'album (6:23) avec Time. C'est aussi une synthèse du rock façon Pink Floyd, et si Waters en est l'auteur complet, la part des trois autres dans les arrangements est cruciale, sans oublier l'impressionnante contribution de Dick Parry au sax ténor. Le morceau se fond dans le plus tranquille Us and them, une merveille harmonique de Rick Wright, qui chante. La chanson a connu plusieurs identités avant d'aboutir à cette version définitive... Comme je le disais plus haut, elle se fond ensuite dans l'instrumental Any colour you like, dominé par les synthétiseurs et la guitare avec effet Leslie. Le titre est signé de Gilmour, Wright et Mason: à cette époque, la démocratie musicale restait donc envisageable, y compris pour Roger Waters. C'est lui, en revanche, qui est responsable des deux morceaux qui, mis bout à bout, forment le final de l'album: Brain damage, baigné de lumière et avec sa magnifique partie de guitare slide en est l'introduction tranquille. Eclipse en sera le bouquet final, avec couches successives de chant. C'est une fin extraordinairement positive, pour un album qui flirte avec le vide de l'existence...

Voilà, l'album est fini. Je me rends compte, mais je m'en doutais, qu'il est assez difficile de le résumer, et même si aujourd'hui il est accessible d'un clic ou deux, il y a certaines personnes, sans doute, qui ne l'ont pas entendu. S'ils lisent ces lignes, qu'ils le sachent; il est interdit de s'arrêter avant la fin. Ce serait grave. C'est selon moi, aussi, rigoureusement impossible.

 

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