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Spiral

De musique avant toute chose

George Harrison All things must pass (Apple/EMI, 1970)

Un coup d'oeil au superbe documentaire Get Back, monté par Peter Jackson à partir des chutes de tournage du film qui deviendrait un an plus tard Let it be, nous permettra de constater sans ambiguité le malaise entre George et les autres Beatles, principalement Paul. Un malaise dont l'une des raisons est la nécessité de se battre pour imposer des chansons, quand en face l'équipe Lennon/McCartney tournait à plein régime, sans d'ailleurs que les compositions signées du duo aient réellement été une collaboration entre eux. C'est donc une certaine lassitude face à cette situation qui poussera même le guitariste-chanteur à quitter le groupe sur un coup de tête, sous l'objectif de la caméra, et avec une absence totale d'émotion...

Comme chacun sait, il reviendra, le temps d'enregistrer encore cinq chansons, dans l'ordre For you blue, Old brown shoe, Something, Here comes the sun, et I me mine qui est la dernière chanson enregistrée par les Beatles avant la rupture, quand ils se sont aperçus qu'elle avait bien été filmée en répétition, mais jamais enregistrée proprement... Les Beatles, pour une fois, réduits à un trio en l'absence de John.

Il a pris son temps, entre la séparation du groupe, et la sortie de son premier album de chansons (par opposition à ses deux premiers albums plus expérimentaux), et pour cause: c'est non seulement un double album avec 17 titres (ou 16 si on considère qu'une chanson y st présente en deux versions), mais il a été décidé d'y ajouter un troisième disque de jam sessions (en français on dirait des boeufs, ou improvisations) avec ses copains. On peut se passer d'y jeter une oreille même distraite... C'est surtout un signe des temps. Il sera donc ici question de la partie la plus digne de l'iceberg, soit les 17 plages réparties sur quatre faces, produites par George avec Phil Spector... Mais surtout par George, qui avait des choses à dire: parmi ces chansons, combien ont-elles été soumises aux Beatles? On sait qu'au moins deux d'entre elles, Isn't it a pity et All things must pass, ont été tentées, sans que la dernière (qui tenait tant d'importance à George qu'il la proposait sans relâche depuis 1968, et qu'il en fera le titre de son album) n'accroche vraiment les autres membres du groupe. L'album, ainsi, devient pour George Harrison à la fois une somme de travail à l'issue de quelques années de composition, ainsi qu'un grand défouloir pour sa frustration de compositeur et interprète! Et on pourrait aussi avancer l'idée qu'il y a ici un manifeste de faire table rase, de dire au public qu'il n'a finalement pas besoin des Beatles.

Et la bonne, l'excellente surprise de cet album, c'est qu'il est formidable... On découvre un George ironiquement assis avec des nains de jardin, et il est pourtant fort bien entouré. On aurait peur d'une tentation de faire feu de tout bois, et de sortir tout et n'importe quoi (ce qui est malgré tout la description du troisième disque, mais on avait dit qu'on n'en parlerait pas), mais ces chansons qui ont eu le temps de vieillir sont d'une maturité impressionnante. Et pour un musicien relégué au mieux en trois ou quatre endroits d'un album par ses copains, Harrison a quand même pris le temps d'apprendre à composer un album, parce que celui-ci est d'une fluidité et d'une évidence d'accès rares. Les grands moments abondent, y compris malgré la production parfois excessive de Spector et son fameux mur du son, ces couches après couches de musiciens dont parfois plusieurs batteurs, qui se font ressentir le plus, je pense, sur le troisième titre, Wah wah. Occasionnellement, un morceau est co-signé avec Dylan (I'd have you anytime, If not for you), et derrière la belle tenue du style empreint aussi bien de soul que de country, on a toute la réflexion philosophique de George Harrison, son fatalisme tranquille face à la mort (The art of dying, All things must pass), ses chansons d'amour douces partagées entre la ferveur des paroles et le flegme souriant du chanteur, et son talent pour l'ironie si Britannique. Si les instrumentistes sont des pointures (Jim Keltner, Dave Mason, Peter Frampton, Ginger Baker, Alan White), des potes (Klaus Voorman) ou les deux (Billy Preston, Eric Clapton, et Ringo Starr qui est le seul autre Beatle de la troupe), on remarquera surtout que le maître de cérémonie, guitariste soliste des Beatles depuis 1968, a une nouvelle corde à son arc: lui qui avait timidement expérimenté avec la technique du bottleneck sur Old brown shoe, la maîtrise de façon très singulière, au point où il en fera une marque de fabrique, et on l'entendra sur les albums de Ringo et John, mais aussi de Jeff Lynne, avec ce touché si particulier...

Et pour s'en convaincre, le public de 1970 a pu avoir un avant-goût de luxe avec My sweet lord, le premier single (deuxième chanson de la face A), sur lequel la partie de guitare est proprement parfaite. Je ne reviens pas sur l'histoire encombrante de cette chanson qui déclenchera un procès pour plagiat... La face B du single, une des deux versions de Isn't it a pity, enfonçait le clou. All things must pass est devenu le premier album d'un ex-Beatle à empocher un numéro 1 des ventes aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis. Si on s'en tient aux deux premiers volumes, c'est tellement mérité...

 

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