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Spiral

De musique avant toute chose

Grant Green Idle Moments (Blue Note, 1965)

Grant Green, guitariste lié à tout jamais au label Blue Note, est finalement assez peu reconnu, même s'il est en train de sortir du purgatoire où les spécialistes l'ont mis, en raison d'un malentendu: pour beaucoup, Green est associé surtout au disques qui mélangeaient allègrement le funk, le groove, lors de la grande confusion de la fusion naissante... Mais Green était bien plus que ça: comme Lee Morgan, qui lui aussi a fricoté un peu avec les rythmes binaires, il était un curieux de nature, à l'aise dans plus d'un contexte. 

Donc si on se penche souvent sur des albums qu'il a enregistrés, en compagnie d'organistes (Larry Young, John Patton), et dans des contextes de quasi Rhythm 'n blues, ou si on se souvient de lui comme étant le sideman de ces mêmes musiciens, de Lou Donaldson, ou encore de Don Wilkerson, Green a aussi enregistré dans de respectables groupes, pour Blue Note généralement, qui dépassent largement ce cadre, et dans des albums concepts qui démontrent une envie de tout jouer: The Latin Bit, par exemple, qui le voit jouer avec quelques tubes latins sans rien perdre de son humour et de sa spécificité post-bop, Goin' west qui explore le folklore du western, ou le magistral Feelin' the spirit qui retourne aux racines du gospel en compagnie d'Herbie Hankcock... Il a aussi dirigé de redoutables quartets (avec ou sans Sonny Clark), et même de délectables trios, mon préféré étant celui avec lequel il avait enregistré l'album Remembering, renommé Standards, en compagnie du batteur Al Harewood et de l'excellent bassiste Wilbur Ware, l'un des génies méconnus de l'instrument. Green a aussi été plus loin, et en compagnon de route, il a participé à des albums plus pointus, de Lee Morgan (In search of the new land), George Braith (trois albums très expérimentaux pour Blue Note, en compagnie d'un franc tireur un peu dingo qui jouait de trois saxophones... en même temps), ou encore le vibraphoniste Bobby Hutcherson. Histoire de situer, c'est donc un musicien qui a gardé sa curiosité pour lui, sans jamais se forcer... 

C'était, pourtant, un musicien qui gardait les deux pieds dans une certaine tradition de la guitare, et dont le principal maître est toujours resté Charlie Christian, dont il ne pouvait pas forcément adopter la virtuosité, mais dont il a retenu la puissance mélodique, et le côté furieusement rythmique de son jeu, avec un petit rien qui le distingue de ses congénères, une tendance à utiliser avec insistance la répétition d'un motif, pour un effet qui dépasse le manque d'inspiration pour relancer la machine avec une grande ferveur. Green sonne à la fois comme un incorrigible timide, et un chauffeur de salle redoutable, avec ses Gibson Es-330, dotées d'un micro bien plus réactif et bien moins porté sur le beau son que les guitares de jazz plus classiques. Bref, derrière le bluesman, le pourvoyeur de blue notes, un incroyable styliste totalement atypique.

Et je ne pense pas qu'on puisse se contenter de ce que je viens d'écrire, hélas: Grant Green est aussi intimement lié à l'histoire du label Blue Note, pour de bien mauvaises raisons... A deux ou trois exceptions près, il a limité ses enregistrements en tant que leader pour le label d'Alfred Lion, entre 1961 (First Session) et Live at the lighthouse (1972). 29 albums en 12 ans... C'est que Grant Green était perpétuellement fauché, et avait de sérieuses dettes chroniques. Inutile d'aller chercher plus loin, car comme Hank Mobley, Sonny Clark, Bobby Timmons, Ike Quebec, ou Tina Brooks, il était héroïnomane, et les gens de Blue Note qui le savaient l'ont beaucoup fait travailler, accumulant un fonds discographique phénoménal dont il n'a pas retiré grand chose... Une manie, parait-il, assez répandue durant les années classiques du label.

Il ne sera pas question ici de cette quasi-exploitation, le paradoxe étant que Blue Note, après tout, fut aussi un label exigeant, artistiquement engagé, et qui donnait aux musiciens qui enregistraient pour eux de vraies conditions de travail: trois jours pour se familiariser au répertoire, un panel de musiciens disponibles qui étaient pris dans le vivier du label, un studio splendide (celui de Rudy Van Gelder, à Hackensack), et une relative liberté pour les choix du répertoire. Et en 1965, après le décès d'Ike Quebec, c'est Duke Pearson qui assumait la partie musicale et artistique de la production. Le pianiste, compositeur et arrangeur n'avait pas volé son surnom, qui renvoie à un autre génie dans son genre... 

Duke Pearson est, justement, le pianiste ici, il est aussi le compositeur de deux thèmes. Le groupe est composé, outre de Green et Pearson respectivement à la guitare et au piano, de Joe Henderson (Sax ténor), Bobby Hutcherson (Vibraphone), Bob Cranshaw (Contrebasse) et Al Harewood (Batterie). Un sextet, qui suggère qu'on dépasse ici le cadre habituel des productions Blue Note, baignées dans le Hard bop ou le jazz modal... Le répertoire était composé de quatre titres seulement, même si ce n'était pas le plan initial. Y compris à cette époque quand l'avant-garde du free jazz (dont de nombreux artistes tentaient une exploration raisonnable chez Blue Note) faisaient exploser les codes, le label tentait de maintenir un quota de six morceaux de 6 à 7 minutes par album... 

Et pourtant... Le premier morceau, Idle moments, a été selon la légende le premier enregistré. Une lente évocation nostalgique de ces moments à trainer, si nombreux dans une journée, qui permet aux quatre solistes sur un canevas riche d'accords, de se laisser aller à une intense rêverie: Green, puis Pearson (excellent), Henderson (magistral) et enfin Hutcherson se sont tous laissés prendre au piège: incapables de s'arrêter à un chorus, ils ont doublé la dose. Le titre fait près de quinze minutes... Quinze minutes de promenade dans des climats jazzistiques de premier choix, sans jamais forcer l'exploration.

Jean de Fleur est la seule composition de Green, et l'un des deux morceaux énergiques de l'album, baignés dans un hard-bop de fort belle tenue. Mais dès le départ, la composition même du sextet distingue fortement le thème du tout venant (le plus souvent, un quintet trompette-ténor-piano-basse-batterie):la texture obtenue par la ligne de front (Guitare-vibraphone-ténor) est plus qu'emballante... Green, parfaitement soutenu par la rythmique, e promène tranquille dans une belle improvisation teintée du be-bop et de lignes très blues, soulignées vers la fin par les autres souffleurs. Joe Henderson lui emboîte le pas à sa façon, entre des lignes mélodiques épiques, des décrochages bop, et une petite tendance à tout explorer (Henderson était l'un des spécialistes du fait de saupoudrer sa musique modale ou bop, de petites explorations d'une totale liberté, qui flirtaient allègrement avec l'avant-garde); Hutcherson, souvent assimilé au free jazz et aux expériences de l'avant-garde, place un beau solo très orthodoxe, qui le rapproche d'un Victor Feldman ou d'un Tubby Hayes, dans l'ombre de Milt Jackson... Green revient pour quelques phrases bien senties avant un retour du thème.

Django est une décision gonflée à prendre. Est-ce Lion, Pearson ou Green qui l'a prise, je ne sais pas: mais cette composition de John Lewis, pour le Modern Jazz Quartet, est indissociable de sa première incarnation par le MJQ. Pearson a fourni ici des arrangements qui rendent hommage au déroulement de cette version initiale, mais qui permettent à Green, guitariste forcément motivé par cet hommage appuyé et digne à l'un des plus grands stylistes de l'instrument, de montrer un traitement d'une belle sensualité. Henderson n'est pas en reste, et il se place en mode exploratoire, avec de belles échappées modales (soulignées discrètement par Green, qui nous rappelle que l'association entre ténor et guitare est une des plus belles qui soient. Hutcherson rappelle un peu Milt Jackson, le vibraphoniste présent sur l'original, et c'est bien normal... Pearson a ajouté un ensemble sur les petites touches blues de la fin de la grille d'accords, qui rend extrêmement bien derrière le solo de vibraphone (mais qui est présent sur les quatre interventions). A tout seigneur, tout honneur Green reprend un solo en lieu et place d'une reprise du thème. On remarque aussi un fondu, qui trahit l'exigence d'Alfred Lion, de limiter tant que c'est possible la durée de ces thèmes. J'y reviendrai plus bas.

On finit sur Nomad de Pearson, le plus bop des morceaux de l'album, qui met bien en valeur le piano du compositeur, tout en proposant des lignes excitantes inspirées du blues (et d'un jeu de guitare, si vous voulez mon avis), qui permettent encore des ensembles d'instruments aux couleurs inédites. Le solo de Henderson, le premier, est à son plus aventureux, et décidément distinctif... Personne n'explorait les grilles d'accord comme lui, sauf peut-être un Tubby Hayes à Londres, ou Bobby Jaspar et ses arpèges étonnants... Hutcherson, en mode exploratoire également confirme que ce dernier morceau est bien celui qui va le plus se plier aux exigences de la nouvelle vague d'avant-garde du label, tout en restant swinguant et mélodique! Grant Green se prête au jeu aussi, en limitant les phrases longues, et en restant souvent sur des notes posées, comme suspendues en l'air... Il se joue des modes, avant que Pearson ne clôture la série des solos avec une main droite très agile, qui oscille entre tradition (des accents blues) et modernité (des accords qui cherchent des nouvelles voies par delà les modes). Le morceau, à plus de douze minutes, clôt ainsi un album qui tutoie en permanence la perfection...

La légende est sans doute vraie, alors rappelons la: au moment de jouer Idle Moments, le premier morceau de la séance, tous les solistes se sont pris dans le tapis. Je parlais d'incapacité à s'arrêter, c'est surtout que le thème étant joué deux fois les solistes ont plus ou moins instinctivement joué deux grilles d'accords, sous l'oeil un peu inquiet de Lion, qui a laissé faire. Le résultat, c'est que tous les morceaux, lors de la première des deux séances, ont été enregistrés, mais que tous étaient long, il a donc fallu revenir et réenregistrer de nouvelles versions, plus courtes, de Jean de Fleur et Django. Ce sont ces dernières que j'ai commentées, mais les versions initiales (qui font que l'album mis bout à bout aurait totalisé plus de 49 minutes, ce qui est trop long pour un LP) ont été éditées dans les versions actuelles de l'album. Le CD, bien sûr, puisque je me fous du streaming! Mon conseil: quand n disque est à ce point parfait, écoutez tout. C'est un chef d'oeuvre, dû à un guitariste exigeant mais timide, qui avait le don de susciter autour de lui de l'exigence chez tous ses partenaires, et à un pianiste et compositeur visionnaire et un peu trop oublié.

 

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